15-01-2015

[Gn] 43 - Joseph travaille à la guérison de l'âme de ses frères

Genèse 44 par : Père Alain Dumont
Joseph renvoie ses frères auprès de leur père Jacob, mais veut garder Benjamin avec lui. Juda, alors, prend la parole au nom de tous les frères.
Rubrique :Joseph
Duration:14 minutes 37 secondes
Transcription du texte de la vidéo :

(Voir la vidéo : http://www.bible-tutoriel.com/joseph-travaille-a-la-guerison-de-l-ame-de-ses-freres.html )

Tous droits réservés.
Pour une citation, mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article

_____________________________________________________________________________________

Bonjour,

Vous vous rappelez que, dans la vidéo précédente, la figure de Juda nous a été présentée comme celle d’un roi. Il s’est enfin ressaisi et il a pris sa stature ; Les rabbins diraient qu’il a fait sa « Teshouva », son « retour ». Il est ce roi en qui Israël, son père, met toute son espérance alors même qu’il se sépare cette fois de tous ses fils ! Ils ont été accueilli à la table de Joseph, avec un régime de faveur pour Benjamin.

44.

Suit alors un curieux scénario au ch. 44. Après le repas qu’il leur a offert pour les honorer, Joseph leur fait préparer leurs sacs de froment et voilà qu’il fait glisser une de ses coupes personnelles dans celui de Benjamin ! Alors ici, si on oublie le projet de Joseph qui est de conduire ses frères à la réparation de leur âme — rappelez-vous ce que nous avons dit au ch. 41 —, alors on est aussi perdu que les frères ! Car là, c’est d’amour qu’il est question, aussi étrange que cela puisse paraître. Alors vous me direz : en quoi est-ce de l’amour ? N’est-il pas tout simplement en train de leur faire payer leur trahison d’autrefois ? C’est vrai, dans le fond… S’il s’agissait d’amour, est-ce que Joseph n’aurait pas du se manifester d’emblée, et ordonner les réjouissances comme savent si bien le faire les grands de ce monde ; sauver les apparences, célébrer les retrouvailles dans la danse et la fête à la manière de la Jet7. Mais non. Parce que le véritable amour ne vise pas uniquement les retrouvailles, dans une sorte de magnanimité qui passerait l’éponge ce qui s’est passé… Le véritable amour, lui, vise la réconciliation ! Et de ce point de vue, Joseph est, encore et toujours, le Juste, qui voit toujours plus loin. Ce qu’ont fait les frères a bousillé leur âme. Donc, il faut leur permettre de la réparer. Alors il prend sur lui, et il poursuit sa mission. On retrouvera la même problématique avec le Christ Jésus dont Joseph est ici une véritable préfiguration messianique !

Et voilà qu’une fois les frères repartis sur le chemin de Canaan, Joseph se lance à leur poursuite. Il les rejoint, fait ouvrir tous les sacs à commencer par celui de Ruben, et arrivé au dernier, à Benjamin, il trouve évidemment la coupe ! Et là, la catastrophe s’abat sur les frères au point qu’ils en déchirent leurs habits en signe de deuil. Joseph les ramène à son palais et voilà que s’engage un dialogue invraisemblable entre lui et Juda. Et là, les rabbins tremblent : c’est le choc des titans ! C’est le Juste en face du Roi ; le taureau en face du lion ! Rappelez-vous que le symbole de Joseph, c’est le taureau ; et le symbole de Juda, c’est le lion. Que va-t-il se passer ?

Il faut lire le texte avec la tension qui l’habite. Juda ne s’adresse pas tant à Joseph en lui disant comme un petit garçon qu’on a pris sur le fait : « Qu’est-ce qu’on pourrait dire ? » Non, c’est le roi qui prend la parole : « Tu veux qu’on te dise quoi ? Tu crois qu’on n’a pas compris ? Si nous en sommes là, c’est parce que nous avons fauté devant DIEU — sous entendu, en vendant Joseph, mais ça, il ne l’explicite par encore —. Nous en avons fait un esclave, nous devenons tous esclaves. C’est justice ! Mais nous sommes innocents du crime dont tu nous accuses ! » Vous voyez ? On est dans l’affrontement des chefs ! Non pas un Puissant d’Égypte contre un chef de clan, ça n’aurait aucun sens. Il s’agit d’une lutte entre frères.

Essayons de comprendre. Il y a deux lignées qui sortent de Jacob : celle de Léa et celle de Rahel. Et la question qui se pose est celle-ci, toujours la même : quelle est la lignée légitime ? C’est le dilemme de toute fratrie. Jacob n’avait pas échappé à cette question avec Esaü. D’après les fils de Rahel, il semble que ce soit Joseph qui doive régner, comme les songes semblaient le révéler ; mais d’après les fils de Léa, c’est Juda ! Sauf que dans la mesure où Juda s’est mêlé à Benjamin par le serment fait à Israël, la bipolarité a disparu ! Il n’y a donc plus d’un côté les fils de Léa et de l’autre les fils de Rachel… Il n’y pas plus désormais que Joseph face à Juda, avec cette question : qui sera roi sur tous les frères, de toutes les générations à venir ?

La question n’a rien de futile, parce que c’est précisément celle qui va engager toute l’histoire à venir. C’est la question qui rejaillira à la mort de Salomon, avec Jéroboam, un descendant de Joseph qui décidera de prendre la tête de la coalition des 10 tribus du Nord contre la souveraineté de Roboam, le petit-fils de David qui règne sur Jérusalem. Le schisme sera d’autant plus grave que Jéroboam rassemblera les tribus d’Israël autour d’une divinité représentée par quoi ? Par un taureau, et ce taureau, rappelez-vous, c’est Joseph ! C’est-à-dire que les 10 tribus décideront de rester attachés aux pères, mais sans passer par Jérusalem ; sans passer par Juda ; et donc sans passer par Moïse — je vous expliquerai ça plus tard — ! Et là, ce sera à nouveau la dégringolade. L’unité perdue, ce sera l’ouverture des portes d’un l’Exil qui dure encore jusqu’à aujourd’hui. Parce que la Terre de la Promesse ne peut demeurer telle que pour un peuple uni. Et c’est le rôle du roi Messie que de permettre cette unité.

Or tout cela est déjà inscrit dans les figures de Joseph et de Juda ! rappelez-vous : l’expérience de la Bible, c’est que rien ne se passe qui n’existe pas déjà en germe dans les générations qui ont précédé. C’est très puissant ! Ça veut dire que nous ne naissons pas de rien. Nous portons une mémoire qui nous conditionne ; non pas pour entraver notre liberté mais pour la faire grandir au contraire, à chaque génération, à condition de rester accroché au projet de l’Alliance, de l’Élection. Et inversement, c’est ce lien entre ascendance et descendance qui autorise le discernement prophétique des pères : lorsque Joseph avait rejoint ses frères, au tout début de l’histoire, les fils de Léa ont “vu”, disent les rabbins, ce qui se passerait s’ils laissaient Joseph devenir Roi, raison pour laquelle, et ils n’avaient pas tort d’un certain point de vue, ils ont voulu écarter Joseph.

Alors quelle a été la faute des fils de Léa ? C’est de n’avoir pas compris que Joseph leur était indispensable, en tant que Juste ; en tant qu’il était le plus Juste de tous les frères, et qu’il était, de ce point de vue, leur inspirateur. Leur faute n’est pas d’avoir agi pour préserver l’avenir qui, de fait, sera compromis par la royauté revendiquée par un descendant de Joseph. Leur faute, c’est de ne pas avoir compris qu’ils avaient besoin de Joseph autant que Joseph avait besoin d’eux.

Donc Juda en face de Joseph lui dit : « Qu’est-ce qu’on a besoin de te dire ? — MaH NiDaBéR = quoi nous parlerons ?, et non pas « comment parler » — Il lui dit : « De quoi devons-nous nous justifier ? Ce que nous avions à faire, nous l’avons fait. Mais c’est vrai : DIEU a manifesté la faute de ses serviteurs, et désormais, nous voici tes esclaves ». Par le stratagème de Joseph, dont ils sont innocents, la faute dont ils sont réellement coupables, malgré toutes les bonnes raisons qu’ils avaient eu pour la commettre, est, elle, mise en lumière.

Ça paraît compliqué, mais c’est parce que l’homme est compliqué ! DIEU fait avec ! Et c’est ce qui fait que la Bible n’est pas un conte de Grimm, où les caractères sont plantés : les méchants sont les méchants, les gentils sont les gentils, dans une sorte de manichéisme orné des apparats de la fable. Mais ce n’est pas le réel. La Bible, elle, nous raconte le réel. Le réel caché au fond de l’homme, au fond de vous et de moi, et qu’elle met en lumière.

Là, Joseph fait descendre la pression. Il n’en demande pas plus, même si les frères ne demandent pas pardon. Mais la question rebondit : faut-il en rester là ? faut-il séparer définitivement les deux lignées ? D’un côté, Joseph et Benjamin en Égypte ; de l’autre, les frères de Léa en Canaan ?

Sauf qu’à présent, Juda sait qu’une telle césure est en fait la ruine du projet de l’Élection. Il reprend la parole et met cette fois leur père au centre : « Mon père nous a parlé ainsi : Vous savez que ma femme m’a enfanté deux fils ; l’un est parti d’auprès de moi ; je le crois mort sous la dent des bêtes, et je ne l’ai jamais revu. Si vous prenez encore celui-ci et qu’il lui arrive malheur, vous ferez descendre dans l’infortune mes cheveux blancs jusqu’au Shéol ! » (Gn 44,29) Voilà : il l’a dit. Oh, il ne dit pas qu’ils ont vendu Joseph, mais enfin. Il avoue tout de même qu’il est mort et que cela a plongé leur père dans l’affliction totale vis-à-vis de l’Alliance des pères qui menaçait d’être perdue ! Et de poursuivre : « Permets-moi de rester moi-même auprès de toi et laisse Benjamin revenir vers mon père ! Ah, que je ne voie pas le malheur qui atteindra mon père !!! » (Gn 44,34)

Alors là , Juda est magnifique ! Là, il a une véritable envergure royale, puisque le roi est celui, non seulement qui doit gouverner, mais qui est appelé à livrer sa vie pour son peuple ! Et devant un tel redressement, le Juste Joseph ne peut pas ne pas avoir à nouveau une bouffée de larmes ! Sa stratégie a porté son fruit : ils sont prêts à ce que le mystère soit dévoilé.

Alors à ce stade, réfléchissons. Nous, lecteurs, nous savons ce que les frères ne savent pas. Et les larmes de Joseph sont aussi celles que lui cause le fait de devoir leur jouer ce stratagème douloureux. Mais il le fallait ! Comme pour Jacob, le trompeur, qui avait dû être trompé, à travers la mise en parole,  les frères de Joseph devaient repasser par leur crime pour en guérir. Et pour la première fois, le passé est changé — au moins en partie — en Vérité. Le présent peut retrouver sa liberté pour façonner l’avenir de l’Alliance.

Comprenons bien. Il ne s’agit pas que le pardon doive être racheté par la peine, mais il fallait que la vérité sorte de la bouche même des criminels pour que Joseph ne paraisse pas seulement magnanime, ce qui n’aurait jamais été pour les frères qu’un poids de plus : à savoir le terrible poids de la dette !

On a ici là le principe même de la confession chrétienne : on préfèrerait souvent un DIEU magnanime qui effacerait tout sans que nous n’ayons rien à dire… Mais un tel dieu serait un dieu infernal ! Pire qu’un DIEU qui punirait la faute ! Là encore, comme le dit Juda, il y aurait l’argument de la justice. Un dieu magnanime, lui, nous imposerait le joug d’une dette infinie et éternelle, donc insupportable. Et c’est pourquoi DIEU, à travers cette magnifique discipline de la confession, met à l’épreuve de la parole, pour nous amener à venir à la lumière, et à mettre en mots la faute qui a bousillé notre âme et nous permettre de la réparer. C’est un grand mystère dont nous apprenons les étapes dès la Torah, par le Juste Joseph, à l’aube de la naissance du peuple d’Israël.

Terminons, si vous le voulez bien, en nous remarquant ceci : le texte, curieusement, fait très peu allusion à DIEU. Mais c’est parce que DIEU, en définitive, est révélé à travers le Juste Joseph : Joseph n’est pas DIEU, mais par Joseph, DIEU n’est pas loin, et c’est Lui qui, en Joseph, se révèle. C’est comme ça que se rencontrent le ciel et la terre : DIEU se révèle non pas par la foudre qu’il envoie du ciel, non pas en prenant une forme supra-naturelle, non : Il se révèle à travers le Juste. Et à nouveau, ce n’est rien d’autre que ce que vit l’Église dans ses sacrements qui sont tous les sacrements du Christ, c’est-à-dire de celui à travers qui, par qui, en qui, DIEU se révèle ! Et ici, en germe, quand Joseph retire son masque, c’est DIEU qui retire le sien pour éclater en sanglots. Nous verrons comment la prochaine fois.

Je vous souhaite une bonne lecture,

Je vous remercie.