Transcription du texte de la vidéo : (Voir la vidéo : http://www.bible-tutoriel.com/le-second-voyage-en-egypte-des-freres-de-joseph.html ) Tous droits réservés. Pour une citation, mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
Bonjour,
43. Nous voici au ch. 43 : comme annoncé par les songes de Pharaon, la famine perdure et le clan d’Israël doit donc envisager un second voyage en Égypte, cette fois avec Benjamin… Il va falloir convaincre pour cela le patriarche Jacob, et c’est ici Juda qui s’engage en disant :
« Je réponds de lui ! Tu m’en demanderas compte ! » (Gn
43,9). Au ch. 42, Ruben, l’aîné, s’était engagé lui aussi à ramener Benjamin, mais Jacob avait refusé ! Que s’est-il passé ?
Là, il faut essayer d’y regarder à deux fois et revenir un peu en arrière, au moment initial de la vente de Joseph par ses frères. Rappelez-vous que c’est le bruit de fond de tout le récit. Il faudra bien faire attention, parce que c’est ce qui fait que nous allons, à partir de maintenant, constamment passer d’un épisode à l’autre.
Dans l’événement de la vente, il y a en fait un enjeu qui dépasse la seule personne de Joseph : en réalité, il s’agit de la rivalité entre les fils de Léa d’une part et les fils de Rachel d’autre part. C’est une lutte de pouvoir entre deux fratries. C’est une intrigue comme on en trouve dans toutes les histoires dynastiques où les frères se trucident mutuellement pour accéder au pouvoir. Et là, soit on se dit : dans le fond, ils sont comme tous les autres, et on referme la Bible avec dédain ; soit on comprend que justement : les fils d’Israël ne sont pas différents des autres au sens où leurs tentations sont les mêmes que celles des nations, sauf que DIEU les convoque pour dépasser ce dilemme mortifère. Et là, ils deviennent comme un formidable « laboratoire de recherche » en dépassement de soi ; en dépassement des luttes intestines qui embourbent l’histoire humaine. Ils deviennent une lumière pour les autres peuples dont ils connaissent les mêmes tentations et les mêmes pièges, mais qu’ils vont apprendre à traverser par l’obéissance à la Torah de DIEU. Ils vont ainsi apprendre à aimer cette Torah, à l’inscrire sur leur cœur et permettre ainsi à DIEU de mener à bien son projet : venir faire sa Demeure dans sa Création. Sauf qu’en attendant, les fils de Jacob se sont déchirés, et Joseph a disparu…
Alors, face à cette lutte fratricide, qu’attend Jacob ? Jacob attend la réconciliation qui seule pourra permettre à l’Élection de perdurer. Mais quel sera le signe de cette réconciliation ? En tous cas, lorsqu’ au ch. 42, Ruben dit à son père qu’il est prêt à perdre ses propres fils pour le prix de Benjamin, manifestement, il tape à côté. C’est un beau geste, mais pour Jacob, ça ne suffit pas.
En revanche, quand Juda dit : « Je répondrai de lui », le Patriarche semble touché. Le verbe hébreu est très fort : “aRaV, littéralement, signifie : « je me mêle à lui » ; “éRèV, c’est le maillage d’une trame. Autrement dit, Juda fait ici serment de se lier, de se mêler à Benjamin ; comme s’il quittait la fratrie issue de Léa pour rejoindre celle issue de Rachel. Il change de trame en quelque sorte. Quelque chose relie désormais indissolublement ces deux fils de Jacob, ce qui aura un grand retentissement sur les générations à venir. David, par exemple, n’hésitera pas à) laisser Hébron, sur le territoire de Juda, pour faire de Jérusalem la capitale de toutes les tribus, Jérusalem qui est sur le territoire de Benjamin ! Pourquoi ? Parce que Benjamin est à la fois du côté des tribus d’Ephraïm et Manassé, qui descendent en ligne directe de Joseph, et du côté de la tribu du Juda à laquelle il est indissolublement rattaché. Benjamin est au sens fort le « trait d’union » des deux lignées issues de Jacob.
Et vous voyez : nous le redirons, mais c’est comme ça que fonctionne la Bible. Ce que nous vivons à un temps donné est forcément inscrit en germe depuis le commencement. Si les tribus s’articulent autour de Benjamin, c’est que Benjamin lui-même, d’une manière ou d’une autre, a porté en germe ce que mon histoire porte au présent. Alors vous me direz : « Alors où est la liberté ? » Mais elle est partout ! Justement parce que la liberté ne se construit pas sur rien… Il faut être 68ard attardé pour croire que la liberté consiste à balancer la mémoire des générations qui précèdent ! Et on voit le résultat : perte des pères, perte des repères… Et perte de toute les libertés : n’ayant plus de mémoire, je n’ai plus de fondation pour apporter ma propre pierre à l’édifice de l’histoire. Alors que la Bible procède exactement à l’inverse : elle discerne les fondations pour que l’édifice de l’histoire que je suis en train de vivre, ici et maintenant, soit solide. Il ne s’agit aucunement de prédestination : il s’agit du réalisme de la mémoire : je porte dans ma chair ce que mes ancêtres ont vécu et transmis, et ma liberté s’exprime alors d’autant plus vigoureusement qu’elle n’a pas à inventer ses fondements, mais à les développer à ma manière.
Bref. Quoi qu’il en soit, Juda se lie irrévocablement à Benjamin, et c’est précisément ce qui décide leur père à les laisser partir : il sent que le nœud de la réconciliation est là.
Les rabbins font ici remarquer quelque chose de très intéressant concernant la dénomination de Jacob : vous remarquerez que le récit semble passer sans raison évidente de Jacob à Israël. Une fois le patriarche est appelé Jacob ; une autre fois Israël, puis inversement… Or en fait, ces changements ont un sens.
Vous vous souvenez du moment où Jacob reçoit le nom d’Israël : c’est quand il a vaincu l’ange de DIEU, au moment de revenir en Canaan et de rencontrer son frère Esaü. Jacob, c’est le nom du talonneur, du roublard : celui qui magouille sans cesse pour obtenir une place qui n’est pas la sienne : il vole le droit d’aînesse d’Esaü, puis la bénédiction d’Isaac, il roule son beau-père Labân, etc. Bon, on peut toujours trouver des excuses, mais dans le fond, Jacob, c’est le nom du Patriarche quand il ne va pas bien ; quand il se sent le Poulidor de l’Élection, toujours second, et donc toujours abattu. Israël, en revanche, c’est le nom que prend le Patriarche quand il est debout. C’est le nom qu’il reçoit de l’Ange de DIEU qu’il a su rouler dans la poussière avec DIEU ; lorsque DIEU le met debout pour le faire entrer de plain-pied dans le projet d’Alliance de ses pères. Donc, dans les moments où il tient la main de DIEU, il est Israël ; dans le moments où il désespère, il n’est que Jacob.
Alors revenons si vous le voulez bien au commencement de l’histoire de Joseph. Quand le Patriarche envoie Joseph visiter ses frères à Sichem, la tension est déjà très vive entre lui et les fils de Léa. Or le récit dit : « Israël parla ainsi à Joseph : Va voir comment vont tes frères ! » Et les rabbins de faire remarquer qu’ici, le patriarche n’envoie pas Joseph en simple visite de courtoisie, mais en mission ! En mission de réconciliation, pour que ne soit pas perdue l’Alliance des Pères par la division qui menace la fratrie, surtout après les songes de Joseph.
Et la chose est d’autant plus vrai, font-ils remarquer, que le texte poursuit : « Israël l’envoya depuis la vallée d’Hébron ». Alors nous, on se dit : Ok, Hébron est une vallée… sauf que Hébron est tout, sauf une vallée ! C’est une montagne plus haute que Jérusalem ! Tiens… Alors qu’est-ce que cette « vallée de Hébron » ? En réalité, le mot
”aMaQ signifie : « Ce qui est enfoui, caché ». Or qu’est-ce qui est enfoui sur la montagne de Hébron ? C’est le tombeau d’Abraham ! Donc, d’où est-ce qu’Israël envoie Joseph vers ses frères ? Depuis le tombeau d’Abraham, c’est-à-dire du cœur du projet de l’Alliance que DIEU a tranchée avec Abraham et sa descendance ! Là, c’est Israël, et non Jacob, qui agit au plus haut de sa vocation : il veut travailler à la réconciliation de ses fils, parce que de cette réconciliation dépend l’avenir de l’Élection, l’avenir de l’Alliance. Et il envoie Joseph vers ses frères pour accomplir cette tâche.
Et quand, par malheur, les fils reviennent avec la tunique de Joseph ensanglantée, faisant croire à sa mort, à partir de là, le récit ne mentionne plus le Patriarche que sous le nom de Jacob ! Il est anéanti. Tout ce pour quoi il s’était battu ; là où il avait su mobiliser toutes les énergies spirituelles pour que l’élection ne soit pas perdue, tout s’effondre ! Dans le texte, il n’est plus que Jacob... Jusqu’à cet épisode avec Juda — là nous revenons à notre ch. 43 — où il redevient Israël : quand Juda parle à son père, c’est comme si les tripes paternelles, de manière intuitive, reprenaient espoir, et il attend de Juda qu’il aille jusqu’au bout de cet espoir. Lorsqu’il l’interroge en lui demandant : « Pourquoi avez-vous parlé de Benjamin ? », il faut imaginer un œil qui se ragaillardi. « Vas y mon fils ! Dis-moi ce que j’ai besoin d’entendre ! ». Et quand Juda fait ce pas inimaginable de se lier indissolublement à Benjamin, d’adopter Rahel pour mère en quelque sorte, alors son père comprend que l’enjeu en vaut la peine, toujours dans la dynamique de l’élection, pour que l’Alliance ne soit pas perdue ! « Israël leur dit — et non Jacob — : s’il en est ainsi, eh bien faites ! Pour moi, s’il je dois être privé de mes enfants, que j’en sois privé ! » Waow ! Quelle grandeur ! Il jette tout dans la balance en faveur de projet de DIEU, de
El Shaddaï, le DIEU Puissant.
À ce stade, il faut alors garder les yeux sur Juda. Vous voyez ? La saga de Joseph, c’est tout autant la saga de Juda, qui a déjà eu tout un chapitre qui lui était consacré : le ch. 38 ! Il en va de même pour le ch. 43. Aussi vil qu’il ait pu être vis-à-vis de Joseph, puisque c’est lui qui a proposé de le vendre ; aussi perdu qu’il ait pu être en croyant avoir perdu l’Alliance, voilà maintenant que Juda assume à son tour sa place dans l’élection : il mouille sa chair. Il a une étoffe de roi, et ses frères le sentent bien qui, à ce moment, le suivent comme un seul homme ! C’est donc grâce à lui que Jacob redevient Israël pour consentir au départ de Benjamin
« Que El-Shaddaï vous donne de trouver miséricorde auprès de cet homme ! » (Gn
43,14).
Et voilà que les dix frères se mettent en route. Ils parviennent en Égypte, et quand il les voit arriver, Joseph les fait convoquer dans sa maison, ce qui provoque — encore une fois — la panique ! Vous voyez ? On dirait décidément que Joseph n’existe que pour mettre ses frères sous pression ! C’est terrible ! “Qu’est-ce qu’on a encore fait ?” ; “Est-ce qu’on va nous accuser d’avoir remporté l’argent du premier voyage ?” Mais Joseph les rassure :
« Ne craignez pas ! C’est votre DIEU et le DIEU de votre père qui a placé pour vous un trésor dans vos sacs à froment ! » (Gn
43,23).
Alors là nous est encore livré quelque chose de très important : le récit est en train de nous dire que, tout notable égyptien qu’il soit, et non des moindres, et même si, apparemment, en tant qu’Aménophis fils de Hapou, il vénère l’Horus Khentii-Khat-Tii égyptien, Joseph n’a pas oublié le DIEU de ses pères. Seulement voilà, qu’est-ce que vous voulez : seul et noyé dans la culture égyptienne, il est bien obligé d’utiliser un subterfuge : il vénère apparemment les dieux de l’Égypte, mais dans le fond, c’est le DIEU de ses pères qu’il continue d’adorer. Et ça, seule la Bible pouvait le noter, ce qui n’est pas sans importance, parce que ça dit bien que le seul et véritable DIEU qui œuvre dans toute cette histoire, c’est le DIEU d’Israël. Même s’il Le nomme
El-Shaddaï, ou
El, ou ce que vous voulez. N’oubliez pas que le vrai nom de DIEU ne sera révélé qu’à partir de Moïse.
Toujours est-il que Joseph libère Siméon, mais il est retourné quand il voit Benjamin, et il ne peut s’empêcher de pleurer à nouveau en secret. Il voudrait se dévoiler, il voudrait leur dire : « C’est moi, Joseph ! Est-ce que vous m’aimerez enfin ? », mais c’est encore trop tôt ; la question serait totalement déplacée à ce stade !
Alors il leur sert un repas pantagruélique, un repas de rois. Rappelez-vous Abraham, lorsqu’il avait reçu les étrangers à Mambré : offrir un repas surabondant, c’est signifier aux hôtes qu’ils sont reçus en paix. Même si Joseph, en tant que grand d’Égypte, mange à part, nous précise-t-on. Néanmoins, à la grande stupeur de tous, joseph prend Benjamin à sa table personnelle et lui sert 5 fois la portion qu’il donne aux autres : non pour qu’il mange tout, mais pour marquer à quel point une paix particulière est scellée entre eux. Une paix que nul d’entre eux, même pas Benjamin, ne peut comprendre. Gardez en mémoire que là encore, la tension reste vive. Les frères n’y comprennent rien ! Comme les Apôtres ne comprendront rien au repas que Jésus leur offrira avant de se dévoiler pleinement dans sa Résurrection… Vous voyez : les appuis de l’histoire se retrouvent à la fin comme au commencement. Toujours. Parce que ce qui s’y joue dépasse la raison. Il faut vivre cette histoire dans la chair d’abord, pour ensuite seulement comprendre avec la raison ce qui est en jeu.
Nous verrons la suite la prochaine fois.
Bonne lecture !
Je vous remercie.