09-09-2020

[Dt] 10 Paroles de libération

Deuteronomy 5:6-16 par : le père Alain Dumont
Nous lisons enfin dans cette vidéo la version deutéronomiste du Décalogue. Pour sa plus grande partie, elle ne diffère guère de la version contenue dans le livre de l’Exode, mais les variantes qu’elle propose sont néanmoins porteuses de grands enseignements.
Transcription du texte de la vidéo : https://www.bible-tutoriel.com/message/dt-10-paroles-de-liberation.html
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Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
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Bonjour,

Nous commençons aujourd’hui la lecture de la seconde version — du moins pour nous qui avons déjà entendu celle du livre de l’Exode — ; nous commençons donc la lecture de la seconde version du Décalogue, au ch. 5 du Deutéronome. Vous vous rappelez que dans l’histoire, il s’agit en fait de la PREMIÈRE version du Décalogue, promulguée au VIIe siècle par le roi Yo’ShiYâHOu/Josias ; mais comme on l’a déjà dit, si le rédacteur positionne cette première version en second dans la TORâH, en forme de RELECTURE, c’est sans doute qu’il a ses raisons qu’il nous faudra tenter de découvrir.

Alors j’espère que vous ne pensez pas que tout ce qu’on a dit dans la dernière vidéo, en introduction de cette relecture, soit vain ! Bien au contraire : à présent, le Décalogue ne se présente plus comme un simple catalogue de lois morales mais bien comme ces 10 PAROLES — déca-logue — par lesquels YHWH dévoile cette INCOMPLÉTUDE inhérente à Israël — tout peuple élu qu’il soit, puisque cette INCOMPLÉTUDE est la marque de tout le réel créé, et en particulier les systèmes que l’homme met en place, ne serait-ce que pour sa survie dans ce monde. Pour le dire en termes philosophiques, tout système humain est prisonnier de ce que Hegel appelait la « dialectique du maître et de l’esclave » : quoi qu’il fasse, l’homme mettra toujours en place le seul système dont il croit que dépend sa survie : la loi du plus fort. Pour Hegel, le plus fort — le Maître —, c’est celui qui préfère mourir plutôt que d’abdiquer sa liberté ; l’esclave, c’est celui qui préfère abdiquer sa liberté plutôt que de mourir. Sauf qu’il ne s’agit pas ici de liberté intérieure : il s’agit de la liberté de mouvement qui consiste à revendiquer la possibilité de faire ce que je veux, quand je veux, si je veux, comme je veux et avec qui je veux. C’est tout ! Et Hegel montre bien que dès qu’il le peut, s’il en reçoit ou s’il s’en donne les moyens, l’homme — comme la femme — cherche à s’imposer comme maître face aux autres qu’il transforme ipso facto en esclaves. Qu’on le veuille ou non, dès qu’il le peut, l’homme cherche à imposer ses croyances aux autres. C’est comme ça, et c’est ce qu’interrogeront les premiers ch. de la Genèse. Sauf que ce système — dont le nerf est la convoitise — se heurte à une INCOHÉRENCE qui se glisse dans l’édifice, à savoir : la liberté intérieure, dont le nerf est cette fois la GRATUITÉ, ou l’AMOUR, ou l’OFFRANDE DE SOI, comme vous préférez.

Le système organisé sur la dialectique du maître et de l’esclave va nier cette liberté intérieure de toutes ses forces — ce qu’on appelle le déterminisme —, mais tant qu’il y aura des hommes et des femmes capables de perdre leur vie, non parce qu’ils renoncent à leur liberté mais au contraire PARCE QU’ils sont INTÉRIEUREMENT libres, le système régi par la dialectique du maître et de l’esclave sera obligé d’abdiquer sa complétude illusoire et de s’ouvrir à autre chose ! Et ce n’est là rien de moins que le défi de la TORâH qui place le Décalogue au fondement de cette liberté intérieure ; un défi que Jésus mènera à son achèvement en témoignant jusqu’au bout de la victoire de la liberté intérieure sur tous les maîtres du système ; de la victoire de l’ALLIANCE du Fils avec le Père dont le Christ Jésus, en tant que Verbe fait Chair, reçoit l’héritage pour transmettre la vie éternelle à tous ceux qui mettront leur foi en Lui.

Et aujourd’hui où le monde se complexifie à outrance sur la seule base de l’argent dictateur, les coups de boutoir de la TORâH et de l’Évangile sont d’autant plus essentiels, pour que les peuples du monde ne tombent pas dans le comble d’un non-sens par une sorte de retour au chaos initial. Ce serait une décréation, en quelque sorte… sauf que l’homme n’a heureusement pas les moyens de défaire ce qu’a fait YHWH. Il en est empêché encore et toujours par cette INCOHÉRENCE inhérente à tout système créé, depuis sa structure mathématique la plus intime jusqu’aux productions les plus inattendues de la pensée rationnelle.

Ainsi YHWH veille-t-Il au grain, Lui qui n’appartient pas à ce système mais qui ne cesse de l’ouvrir pour que l’homme puisse donner le meilleur de soi ! La condition est que l’homme consente à la gratuité, à l’amour, à l’HÉRITAGE qui lui est offert sans y introduire la convoitise ; et pour ça, voici cet homme convoqué à trancher une ALLIANCE avec cet AUTRE que lui-même, qui non seulement se présente à lui comme une TRANSCENDANCE irréductible, mais qui s’offre à lui comme un ALLIÉ, en vue d’une RENCONTRE ! Et d’une rencontre NUPTIALE s’il vous plaît.

Toute la difficulté vient de ce que c’est précisément l’ALLIANCE qui révèle à l’homme son INCOMPLÉTUDE ; qui lui révèle que le monde dans lequel il s’enferme, un peu comme la caverne de Platon, est en fait une prison inconsciente. C’est un MiTseRaYîM dont cette TRANSCENDANCE seule est capable, par l’ALLIANCE tranchée avec l’homme, de le faire SORTIR pour le faire MONTER jusqu’à la liberté intérieure qui compose l’héritage de la vraie vie.

Eh bien : le Décalogue est précisément  donné pour préserver à tout le moins la POSSIBILITÉ de cette RENCONTRE : « Ne convoite pas ! » C’est-à-dire n’attire pas l’AUTRE dans ta prison, parce que tu ne ferais que l’assassiner ! Consens à ce que l’appel à cette RENCONTRE te travaille dans toutes les directions : le prochain, le père et la mère, le rassemblement fraternel du ShaBaT — il y a aussi les grandes fêtes, mais elles ne concernent pas le Décalogue qui, lui, pose les fondements. En revanche, s’il n’y a pas de ShaBaT, il n’y aura pas de fêtes. Le ShaBaT est donc vraiment le principe de tout rassemblement.

Enfin, quoi qu’il en soit, tout ça est donné pour que l’homme devienne et surtout reste VIVANT, pour qu’il donne la vie. Et en vue de ce dessein, l’homme est convoqué à emprunter le chemin de sa faiblesse constitutive — cette faiblesse sans laquelle il mourrait d’esseulement — : qu’il le veuille ou non, l’homme est un être de RENCONTRE, en quoi d’ailleurs il est à l’image de YHWH. Or pourquoi avoir créé un être de RENCONTRE si c’est pour le laisser à lui-même ? Eh bien précisément : en pleine cohérence avec son projet, la TORâH présente YHWH comme cet AUTRE que l’homme ; comme son ‘ÈLoHîM VENANT À SA RENCONTRE pour le faire SORTIR de sa réclusion cauchemardesque où disparaît le sens même de son existence — cette fameuse RENCONTRE ; ce que la TORâH désigne comme son MiTseRaYîM intérieur.

À charge néanmoins pour l’homme, redisons-le, de CONSENTIR à cette nécessaire RENCONTRE, c’est-à-dire d’une part RENONCER à toute velléité autocratique ; et d’autre part s’ouvrir à une sortie possible de ce monde assassin qui, dans son aveuglement, lui paraît pourtant la norme. Quoi qu’il arrive, YHWH ne sauvera pas l’homme sans son libre consentement. Et en disant ça, on est complètement dans l’esprit du Deutéronome pour qui : « Choisis la VIE ! » est le cri par excellence de YHWH à son peuple — dans la tradition sacerdotale, ce cri devient : « Consacre-toi ! », mais c’est la même chose.

Bon, alors maintenant, concernant l’étude du Décalogue en lui-même dans sa version deutéronomique, comme elle est tout de même très proche de celle de l’Exode, je vous renvoie aux vidéos concernées pour les articles identiques.

Pour le contexte deutéronomique, remarquons simplement que le Décalogue est entouré par les v. 4-5 et le v. 22 qui l’encadrent dans une inclusion qui fait sens. On a donc là une unité littéraire qui vaut pour elle-même.

D’autre part — mais on l’avait déjà remarqué à propos de la version de l’Exode — on peut lire ce Décalogue comme un FORMULAIRE D’ALLIANCE dont Moïse vient de parler aux v. 2-3. Je vous rappelle : le formulaire d’alliance est structuré par une titulature adossée à un prologue historique qui énonce les bienfaits du roi ; suivi d’une stipulation générale, de stipulations particulières, d’un appel à témoins et de l’énoncé des bénédictions pour ceux qui appliqueront les règles et des malédictions pour ceux qui ne les appliqueront pas.

Du coup, on peut lire le v. 6 comme une titulature et un prologue historique de l’ensemble : « Moi-même, YHWH, ton ‘ÈLoHîM, Je t’ai fait sortir du sol de MiTseRaYîM, de la maison des esclaves ! » (Dt 5,6). Là, on n’est pas dépaysé, puisque c’est ce qu’on a entendu au début du ch. 4.

On peut ensuite considérer le v. 7 comme la stipulation fondamentale qui préside à toutes les autres : « Il ne sera pas pour toi d’autre ‘ÈLoHîM en face de Moi » (Dt 5,7), suivi des stipulations particulières développant d’une part l’interdiction des vaines idoles, du v. 8 au v. 11 ; d’autre part le commandement positif du ShaBaT et celui de la gloire à rendre aux parents, du v. 12 à 15 ; et enfin les interdits fondamentaux qui déclinent en fait, quand on les prend à l’envers vous vous souvenez, les étapes qui mènent au meurtre, du v. 16 au v. 21.

Alors formellement, manque à ce formulaire d’alliance l’appel à témoins et les malédictions / bénédictions conditionnelles. Sauf qu’au v. 22 paraissent les fameuses tables de pierre, dont on se rappelle que la fin du livre de l’Exode les nomme — selon la tradition sacerdotale — les TABLES DU TÉMOIGNAGE (Ex 31,18 ; 32,15 ; 34,29) : donc on peut les reconnaître comme les témoins en question. Et à tout le moins, notre ch. 5 s’achève par des paroles de bénédiction conditionnelle qui encadrent tout le chapitre à travers l’impératif de GARDER les paroles de YHWH, à savoir GARDER — donc APPRENDRE — le Décalogue : « Gardez [les paroles] pour faire comme YHWH, votre ‘ÈLoHîM vous l’a ordonné. Ne vous écartez ni à droite, ni à gauche, sur tout le chemin où YHWH votre ‘ÈLoHîM vous commande d’aller afin que vous viviez pour votre bien et prolongiez les jours sur le sol dont vous héritez. » (Dt 5,32-33).

Donc le schéma d’Alliance concernant le contexte du Décalogue deutéronomiste est tout à fait défendable, de façon à ce que ces 10 paroles ne soient pas considérées simplement comme une sorte d'astéroïde qu’on pourrait extraire de son contexte pour en faire une entité indépendante du reste, comme on peut le voir dans certains catéchismes. Non : définitivement, le Décalogue s’inscrit dans une HISTOIRE de libération de l’esclavage intérieur ; de la libération d’un système de pensée par lequel l’homme se perçoit aveuglément non seulement comme autosuffisant, mais toujours supérieur aux autres : « Le mal ne va pas m’atteindre ! »

En science cognitive, on reconnaît au moins trois “croyances” fondamentales qui habitent tout un chacun, dont celle-ci : « Je ne mourrai pas demain. », c’est la même chose. Or ce principe de no limit, pourrait-on dire, est en fait terrible, parce qu’il est mensonger : c’est le propos même du serpent de la Genèse qui ouvre à toutes convoitises l’individu qui se perçoit comme un système non seulement autosuffisant mais invulnérable. Et dans un tel monde évidemment, je m’autorise à pouvoir tout faire : « Je suis Tout-Puissant, Je suis dieu dans mon monde ».

Du coup, HEUREUSEMENT que l’AUTRE TRANSCENDANT — que les judéo-chrétiens appellent YHWH, ou le Père et le Fils, comme vous préférez — ; heureusement donc que l’AUTRE TRANSCENDANT, l’AUTRE CRÉATEUR a établi une faille, une incohérence irréductible qui subsiste mathématiquement, rationnellement parlant dans tout système créé, dans tout le réel créé pour empêcher l’homme de s’auto-incarcérer dans ses aveuglements ! C’est la révélation de cette faille que Jésus appelle « la Vérité tout entière » dans saint Jean ; une Vérité qui ne dit en fait qu’une seule chose : c’est que si l’homme est CONSTITUTIVEMENT FAIBLE, il ne s’agit aucunement d’une défaillance mais d’une GRÂCE pour que l’homme ne puisse jamais se fermer irrémédiablement à une possible ALLIANCE, donc à une RENCONTRE à laquelle le convoque cet AUTRE TRANSCENDANT. Parce que c’est là que commence l’HISTOIRE, toute HISTOIRE, comme un CHEMIN qui nous conduit l’un vers l’autre. Et là où il y a une histoire — une histoire à raconter —, là commence la VIE . C’est en ce sens que Jésus prononcera ces paroles avec une plénitude inégalée : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. » (Jn 14,6).

En définitive, ce que nous présente la TORâH, ce n’est jamais qu’une HISTOIRE ! Mais une HISTOIRE à travers laquelle se dévoile YHWH qui convoque chaque génération d’Israël à rester ouverte à ce chemin. C’est donc dans le cadre de cette HISTOIRE d’ALLIANCE qu’il devient alors possible d’ÉCOUTER le Décalogue pour le GARDER comme une RESSOURCE DE VIE, dit autrement comme une BÉNÉDICTION ; sans quoi on aura beau l’apprendre par cœur, on le transformera en un pur traité de devoirs ou de valeurs ; comme un pur catalogue d’autolimitation interne au système, mais on passera à côté de la VIE que le Décalogue vient insuffler à Israël. Une VIE au sens fort qui ne passe que par le dévoilement de l’AUTRE TRANSCENDANT dont la convocation envoie à l’homme un message juste essentiel : tu n’as pas la main sur le monde, et encore moins sur le divin. En revanche, si tu consens à me rencontrer en profondeur, alors tout te seras remis entre tes mains, tout te sera donné, mais… comme un HÉRITAGE !

Alors on l’a dit, on ne va pas refaire un commentaire complet du Décalogue — il y en a déjà deux sur le site de La Bible en Tutoriel : l’un à propos du livre de l’Exode, l’autre dans le cadre de : “La Foi en Tutoriel”, toujours sur le même site —. On va ici se contenter d’insister sur un ou deux points de compléments et sur les quelques variantes par rapport à Ex 20, principalement les v. 12 à 15 sur le ShaBaT, le v. 16 et le v. 21.

Commençons par un petit focus sur le v. 6. Ce verset est on ne peut plus solennel — comme du reste au ch. 20, v. 2 de l’Exode — puisqu’il commence par « MOI-MÊME, YHWH, ton ‘ÈLoHîM » = אָֽנֹכִ֖י֙ יְהוָ֣ה אֱלֹהֶ֑֔יךָ ‘âNoKhî YHWH ‘ÈLoHèYKhâ, en hébreu —, une expression suffisamment rare pour qu’on puisse la rapprocher des quelques autres textes où YHWH se positionne de cette manière : d’abord dans le livre de YeSha“eYâHOu/Isaïe, au ch. 51 : « MOI-MÊME, YHWH, ton ‘ÈLoHîM, Je dompte la mer et Je fais rugir les flots. Mon nom est YHWH des rassemblements. » (Is 51,15) — on traduit souvent TseVâ‘OT par « armées », mais ce mot signifie plus généralement les RASSEMBLEMENTS, par opposition à la DISPERSION. Donc dans un contexte rédactionnel très marqué par l’épreuve de l’Exil, YHWH TseVâ‘OT, c’est avant tout le DIEU QUI RASSEMBLE.

On retrouve par ailleurs ce MOI solennel de YHWH chez le prophète HOShé“a/Osée, ce fameux prophète dont je n’arrête pas de vous parler, d’autant plus essentiel que c’est lui qui a introduit la vision de YHWH comme l’Époux de son peuple. Or on l’a bien compris maintenant, c’est dans le cadre des épousailles qu’il faut entendre l’ALLIANCE. Et comme par hasard, HOShé“a est un prophète du Royaume du NORD, le Royaume d’Israël proprement dit, très attaché à la tradition de la sortie de MiTseRaYîM : les prophètes du Royaume du Nord y reviennent constamment, plus que ceux du Royaume du Sud, du moins avant l’Exil. Après, les deux traditions se mêlent l’une à l’autre par la force des choses.

Toujours est-il que HOShé“a est envoyé par YHWH pour dénoncer le piège des idoles dans lequel tombe le Royaume du Nord, et après avoir menacé de disperser le peuple, voilà que YHWH annonce un retour toujours possible si Israël, évidemment, retrouve le chemin de la fidélité à l’ALLIANCE : « MOI-MÊME, YHWH, ton ‘ÈLoHîM dès le sol de MiTseRaYîM ! Je te ferai encore habiter dans les tentes comme aux jours de la Rencontre. » (Os 12,10) ; et un peu plus loin : « MOI-MÊME, YHWH, ton ‘ÈLoHîM dès le sol de MiTseRaYîM ! D’ ‘ÈLoHîM, tu n’en connais pas, sinon Moi ! Hors Moi, pas de sauveur ! » (Os 13,4). On reconnaît bien les intonations du Décalogue ! Alors il y a aussi le Ps 81 dans le même sens, mais somme toute, cette expression étant d’une part assez rare et faisant essentiellement partie du corpus prophétique d’autre part, on peut en déduire que c’est plutôt la tradition prophétique qui est présente dans le MOI-MÊME du Décalogue, c’est-à-dire un MOI solennel, un MOI SAUVEUR et RASSEMBLEUR que le Décalogue enracine ainsi dans la TORâH de Moïse pour lui donner sa légitimité pour TOUT ISRAËL, par-delà les générations.

N’oublions jamais ce point : la TORâH est donnée pour fonder ce qui fait sens dans l’histoire de toutes les générations des enfants d’Israël. À partir de l’époque royale et de l’effondrement auquel elle a conduit — d’abord pour le Royaume du Nord qui vient se réfugier sur le territoire de Juda suite à l’invasion assyrienne ; puis pour le Royaume de Juda écrasé par la puissance babylonienne —, les scribes envoyés en Exil s’interrogent. Et dans la lignée du roi Yo’ShiYâHOu/Josias, ils vont se mettre à l’écoute de toutes les traditions des clans du Sud comme du Nord qui ont afflué à Jérusalem. Il ne faut pas oublier que tous vénèrent YHWH, mais chacun à sa manière, chacun selon sa mémoire propre, à savoir ce qui concerne d’une part les origines patriarcales particulières à chaque tradition, et d’autre part les événements, les choix politico-religieux que collecteront les livres historiques et les livres prophétiques.

À partir de là, l’école deutéronomiste fait une REPRISE pour en tirer les leçons qui s’imposent et surtout pour discerner quels sont les ressorts internes qui permettent d’hériter de la bénédiction de l’ALLIANCE. Une ALLIANCE dont les scribes valident l’enracinement dans le projet de Salut d’Israël, dès l’époque de la sortie de MiTseRaYîM et dont la figure de Moïse va devenir la FIGURE principale. Ensuite, c’est vrai qu’il faudra aussi expliquer comment et pourquoi Israël s’est retrouvé en MiTseRaYîM : ce sera tout l’objet du livre de la Genèse qui constitue le prologue patriarcal à la TORâH de Moïse. En articulant les différentes traditions patriarcales en une seule famille, la Genèse pose avant tout cette question : pourquoi, au milieu des nations, Israël a-t-il été choisi par YHWH ? Comment YHWH s’est-Il révélé à ce noyau familial dont on nous dit qu’il remonte aux traditions d’AVeRâHâM, YTseRâQ et Ya”aQoV. Et la réponse est pour ainsi dire tout entière incluse dans ce MOI-MÊME solennel du Dieu LIBÉRATEUR, YHWH TseVâ‘OT, le DIEU Rassembleur de YeSha“eYâHOu/Isaïe, avant même qu’Il ne se révèle comme le Dieu Créateur de l’univers.

Du coup, si celui qui promulgue la TORâH — YHWH en l’occurrence — se fait connaître avant toute chose comme LIBÉRATEUR, pour la tradition deutéronomiste, c’est que toute la TORâH qui émane de Lui est porteuse de LIBÉRATION. Ce qui veut dire que chacun des impératifs du Décalogue qui suit, qu’il soit positif ou négatif, est un impératifs LIBÉRATEUR : Consentir à recevoir YHWH comme le Dieu Unique est libérateur ; rejeter les autres dieux est libérateur ; vivre le ShaBaT est libérateur ; glorifier son père et sa mère est libérateur ; etc. Du coup, on comprend que la fidélité à laquelle TOUT ISRAËL est appelé est en définitive une fidélité LIBÉRATRICE.

Bien. Alors, à propos des v. 7 à 11 concernant le rejet des divinités et le respect absolu du Nom de YHWH, pas de variante significative avec le texte d’Ex 20. Donc je vous renvoie à ce que nous en avons dit dans les vidéos concernées.

Il faut s’arrêter en revanche sur l’impératif du ShaBaT qui motive ce commandement non, comme en Ex 20, sur la structure en 6 jours de la Création suivi d’un 7ème jour qui renvoie à Gn 1, mais encore et toujours sur cette fameuse sortie de MiTseRaYîM. Ce qui semble montrer que la première rédaction du Décalogue, au Sud, ignore le ch. 1 de la Genèse concernant la création en six jours, qui appartient à la tradition sacerdotale de Jérusalem. Cette tradition interviendra par après — elle rédigera le ch. 1 de la Genèse, elle développera l’édification du sanctuaire du désert, elle composera le livre du Lévitique, etc. — Mais en ce qui concerne la promulgation de cette version du Décalogue qui date du roi Yo’ShiYâHOu, le récit fondateur est d’abord celui de la libération de MiTseRaYîM.

Alors on peut se demander : pourquoi ne pas avoir corrigé pour tout unifier au moment de clore la rédaction de la TORâH avec chaque école ? Mais précisément parce qu’il ne s’agit pas de réviser la tradition ! Il s’agit d’en recueillir les différentes strates en les respectant. Ce sera ensuite le travail des rabbins et des scribes de manifester la cohérence de cette TORâH aux multiples facettes en commentant les diverses versions qu’elle contient : ça donnera ce qu’on appelle la Tradition Orale, la TORâH SheBè“âL PèH — la « TORâH sur la bouche » — absolument indispensable pour entendre la TORâH écrite, la TORâH SheBiKheTâV. Dit autrement : on a d’une part la TORâH écrite qui est close : on n’y ajoute rien, on n’en retranche rien. Rappelons-nous Jésus : « Ne comptez pas que je sois venu pour jeter à terre la TORâH ou les prophètes ; je suis venu non pour jeter à terre, mais pour apporter la plénitude.  ‘ÂMéN, je vous parle ainsi : avant que ne passent que le ciel et le SOL, pas un seul YOD ni un seul tiret ne passera de la TORâH jusqu’à ce que tout soit advenu. Celui donc qui rejette un seul des plus petits de ces commandements et enseigne aux hommes à [faire] de même, il sera appelé le plus petit dans le Règne des Cieux. Mais celui qui [les] fait et [les] enseigne, celui-là sera appelé grand dans le Règne des Cieux. » (Mt 5,17-19). Et puis d’autre part, on a la TORâH Orale, c’est-à-dire la somme des interprétations des commentateurs autorisés, compétents, qui éclairent le sens de la TORâH Écrite. La TORâH Orale est là pour veiller à ce que l’unité de l’interprétation soit respectée ; une interprétation qui ne cesse jamais de se renouveler : et c’est à travers cette interprétation sans cesse reprise qu’on sent à quel point la TORâH Écrite est VIVANTE : elle donne la VIE à chaque génération qui scrute la TORâH de Moïse qui elle-même est le fruit de la collection des traditions qui l’ont gardé en mémoire, chacune pour sa part. Jusqu’à ce que les scribes, en Exil, les compilent en une seule et grande épopée inspirée.

De ce point de vue, il faut bien comprendre que le Nouveau Testament, comme on dit, n’est jamais qu’une TORâH SheBè“âL PèH chrétienne, une INTERPRÉTATION CHRÉTIENNE de la TORâH SheBiKheTâV, la TORâH de Moïse. C’est très important à entendre, notamment pour un dialogue fécond entre Juifs et Chrétiens !

Donc pour l’heure, à l’époque où le Décalogue est promulgué par Yo’ShiYâHOu, le moment fondateur n’est pas universel et encore moins cosmologique. Il est celui de la naissance proprement dite d’Israël comme peuple dont l’origine s’inscrit dans la mémoire d’une traversée providentielle de la Mer des Roseaux qu’on pourrait résumer ainsi : Nos pères étaient tous esclaves sur le sol de MiTseRaYîM et YHWH les a libérés. Nous sommes donc en dette, une dette qui nous oblige vis-à-vis de YHWH comme de nos pères, et il me semble qu’on pourrait lire en ce sens le v. 16, qui appelle à la glorification du père et de la mère. Autant, d’après la version d’Ex 20, on pense à l’ascendance directe : glorifie ton père et ta mère qui t’ont donné naissance ; autant, dans le contexte de la fondation d’Israël, on pense aux pères et aux mères par qui tout a commencé, sous la guidance d’un leader que la tradition nomme Moïse.

Le ShaBaT, du coup, est porteur d’une double mémoire : d’abord la sortie de MiTseRaYîM. Puis avec le temps, notamment au contact des cultures babylonienne et perse, cette mémoire va s’étendre jusqu’à concerner toute la Création. Et quand le rédacteur sacerdotal rédigera sa propre version du Décalogue, il lui donnera son extension maximale pour bien signifier que YHWH est le DIEU Unique qui surpasse tous les dieux ; le Créateur de tout l’Univers qui, au sein de l’histoire universelle, choisit Israël comme porteur de cette mémoire au nom de toutes les nations. Ceci dit, le rédacteur sacerdotal n’ignore pas la version deutéronomiste initiale. Il sait qu’ensemble, ces deux versions contribuent à donner au ShaBaT une sorte de vision binoculaire qui permet de donner du relief à la TORâH ; de lui donner une portée universelle, et donc d’interpréter la Création à son tour comme un acte de libération du Tohu-Bohu initial — une sorte de MiTseRaYîM mythique ENFER-mant tout le potentiel d’un univers de vie —. Et s’il nous est permis de l’imaginer, sans tomber dans un concordisme simpliste, il me semble que le Big-Bang initial serait une bonne illustration de ce genre de libération, ce qui est proprement joyeux !

Toujours est-il qu’avec cette dimension universelle attachée au ShaBaT, les nations à leur tour pourront comprendre qu’elles font elles-mêmes l’objet d’un dessein rassembleur et libérateur de la part d’un AUTRE qu’elles-mêmes. Ce sera la mission du Christ Jésus de le leur dévoiler dont l’Évangile selon saint Luc dira qu’il sera pour elles un « signe de contradiction » (Lc 2,34) : le signe de cette incohérence irréductible qui convoquera les nations pour les appeler à sortir de leur propre prison intérieure, pour s’ouvrir à plus qu’elles-mêmes, à plus qu’elles seules.

Voilà, je vous laisse sur ce point. Je vous souhaite une lecture féconde de cette version deutéronomiste du Décalogue. Nous verrons la suite la prochaine fois.

Je vous remercie.
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