Au bout des 7 années de "vaches grasses", voici venir les 7 années de "vaches maigres". Jacob demande à ses fils de descendre en Égypte pour acheter du blé.
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Pour une citation, mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
Bonjour,
42. Nous voilà rendus au ch.
42 qui va nous raconter aujourd’hui l’histoire intime de Joseph au moment où ses frères le rejoignent.
Voilà 9 ans que Joseph est aux commandes de l’Égypte. Sa famille ne sait pas qu’il a accédé à ce poste prestigieux, et c’est vrai qu’on pourrait se demander pourquoi Joseph ne prévient pas son père Jacob qu’il est toujours vivant. Si ça nous était arrivé, à vous ou à moi, j’imagine qu’on se serait rapidement fait connaître… Bien. La question est lancée, et nous verrons, au fil de la lecture, qu’elle ouvre à une réponse d’une grande profondeur.
En fait, il faut d’abord ici lire l’histoire comme un roman. La famine a atteint toute la région, comme les songes de Pharaon l’avaient prévu, et Jacob décide d’envoyer une caravane en Égypte avec ses fils, excepté Benjamin. S’il était arrivé malheur au dernier fils de Rachel — les routes n’étaient jamais sûres à cette époque, raison pour laquelle on affrétait des caravanes —, Jacob n’aurait pas survécu. Déjà là, à travers Benjamin, on nous dit que l’événement de la disparition de Joseph n’a pas réussi à être effacé avec le temps. C’est un événement qui reste en bruit de fond, comme ces secrets de famille qui lestent des générations entières… Mais pour nous, cela veut dire que notre lecture doit discerner ce bruit de fond si nous voulons comprendre ce qui se passe.
Bien. Les fils de Jacob arrivent en Égypte, et là, de manière tout à fait surprenante, ils sont à la distribution que préside Joseph, qui les reconnaît. Eux ne le reconnaissent pas. Ce qui est normal : quand vous ne vous attendez pas à voir quelqu’un, et surtout votre frère en lieu et place du Premier personnage d’Égypte alors que vous l’aviez laissé pourrir dans une citerne avant de le vendre en esclave, quand il se présente, vous êtes à mille lieux de vous y attendre, donc vous ne le reconnaissez pas !!!
Ceci dit, c’est vrai que cette rencontre est un peu suspecte : comment la plus haute autorité de L’Égypte après Pharaon peut-elle être présente en lieu et en heure de la distribution à de petits nomades de Canaan qui se trouvent précisément être ses frères ? La Bible ne l’explique pas, mais je suis assez d’accord avec le Midrash qui considère que Joseph avait prévu que ses frères descendraient. Il suffisait que des listes soit établie à mesure que les étrangers se présentaient aux comptoirs ; que ces listes soient supervisées d’une manière ou d’une autre par Joseph, et il lui était alors facile de se rendre là où arriveraient ses frères. On reste donc dans les intrigues et les scénarios.
Et là, chose curieuse. Joseph, donc, reconnaît ses frères, mais il décide de voiler son identité véritable sous le masque étrange de la cruauté : la cruauté des puissants de ce monde. Il accuse ses frères d’être des espions et leur intime de repartir — avec des vivres, évidemment — alors que Siméon — le second fils de Léa, après Ruben — restera prisonnier ! Lui, Joseph, un fils de Rachel, a été prisonnier en Égypte ? Eh bien, un fils de Léa subira le même sort, séparé de ses frères ! S’ils doivent revenir, que ce soit tous ensemble. Vous voyez ? Ce qu’il vise, sous ce stratagème, c’est de rassembler la fratrie. Pour l’instant, sans Jacob qui doit rester en dehors de tout ça. Ce qui se passe, c’est une histoire entre frères, et c’est très important : jusqu’à aujourd’hui, Israël, c’est un peuple, certes, mais ce sont précisément d’abord des « Fils d’Israël », c’est-à-dire de Jacob ; ce sont d’abord des frères ! Au demeurant, c’est la définition même d’un « peuple » : on forme un peuple quand on se reconnaît une origine commune : les bretons se reconnaissent une origine commune ; les corses, les basques, les bourguignons, que sais-je ? Une nation, elle, gère des peuples différents, mais elle n’est jamais un peuple. C’est la raison pour laquelle vous aurez beau placarder sur tous les frontons des mairies de France le thème de la “fraternité”, ça ne restera jamais que de l’idéologie révolutionnaire : on efface les origines charnelles pour en en imposer d’autres, celles celle de la raison… Sauf que ça ne marche pas. Pas un français n’appelle son voisin son « frère »… Tel n’est pas le cas du peuple des fils d’Israël.
En tous les cas, pour en rester à la Bible, les frères ne sont pas dupes : tout à coup, l’épisode de la vente de Joseph leur saute à la mémoire ! Et ils commencent à mettre des mots sur ce qu’ils se sont efforcés jusque-là de camoufler à leur père, mais aussi à eux-mêmes et à la face du monde.
Ils parlent en araméen — c’est la langue véhiculaire de l’époque, qui vient de la Mésopotamie ; mais c’est aussi la langue de leur clan, puisqu’ils sont issus du Mitanni — ; ils parlent araméen, donc, sans savoir que Joseph, évidemment, comprend, et lui de se retirer… pour pleurer.
Alors on ne dit pas quelle est la nature de ces pleurs, mais Joseph est le Juste, HaTzadiQ. Il aime ses frères, mais il sait qu’il n’est pas aimé d’eux. Ceux-ci, d’ailleurs, seront en méfiance jusqu’au bout vis-à-vis de lui. Quand Jacob sera mort, ils se tourneront vers Joseph en lui disant : « Nous sommes tes esclaves ! ». Ils n’arrivent pas à le percevoir comme leur frère ! Leur rapport avec lui sera toujours tendu… Et dans le fond, ils n’ont peut-être pas tort, car enfin, dans les générations qui suivront, c’est bien les descendants de Joseph qui seront à l’origine du schisme qui brisera l’unité des Fils d’Israël… Et la tradition rabbinique dit que les frères, prophétiquement, l’avaient compris ; et qu’en réalité, c’est profondément ce qui avait motivé le fait de vendre Joseph : pour l’éloigner suffisamment pour conjurer cet avenir funeste. Et les rabbins de nous expliquer que c’est la raison pour laquelle, alors qu’ils commencent à comprendre qu’il y a eu faute de leur part dans cet acte fratricide, ils ne demandent pas pardon : ce qu’ils ont fait, ils devaient le faire au nom de l’avenir de leur peuple. Mais il y a encore autre chose.
Il y a aussi que Joseph, dans le fond, est trop parfait. Et sa perfection même est insupportable ! Pourquoi ? Parce que cette perfection renvoie ses frères à leur propre imperfection. Joseph, c’est celui qui va se sortir de toutes les épreuves qu’il traverse : ils est jeté dans une citerne, mais il ne désespère pas ; Il est vendu en esclavage, il se fait agresser par une prostituée, il est jeté dans une prison, mais à chaque fois, il se relevé. Il est le Juste que nulle épreuve ne peut abattre. tout au contraire : les épreuves ont sur lui l’effet de le ressaisir pour toujours être plus fort. Alors que si vous prenez Juda, lui, s’est effondré avant de se redresser ; alors ses frères le sentent plus proche d’eux, et ils peuvent le reconnaître comme leur chef … Et je crois que Joseph sent très bien cela : il sent ce refus d’être reçu par les siens du seul fait qu’il leur est tout simplement insupportable. On retrouvera le même dilemme, bien plus tard, avec Verbe de DIEU : « Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reconnu. », dit le Prologue de l’évangile selon saint Jean. La dynamique est la même, et c’est ce qui fait que Joseph, ici, est une figure messianique. Et s’il pleure, on le comprend ici, c’est de ne pas pouvoir encore rassembler cette fratrie pourtant si essentielle pour porter l’Élection. Jésus lui aussi pleurera de ne pas avoir pu rassembler les enfants d’Israël à Jérusalem : « Combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins, mais vous n’avez pas voulu » (Mt 23,37). Et comme Joseph, il ira jusqu’au bout du salut qu’il a pour mission d’apporter. Vous voyez ? Tout est ici en germes.
Alors revenons au récit. Donc Joseph a retrouvé ses frères. Pourtant, ça ne suffit pas. Il faut aller plus loin. Que va-t-il faire ? Il va les mettre à l’épreuve, non pas pour punir les fauteurs, mais pour les sauver en leur permettant, comme disent les rabbins, de faire leur « Tikoun », c’est-à-dire en leur permettant de réparer, non pas leur faute, mais leur âme ! Fauter, ce n’est pas perdre son âme, c’est pire : c’est la bousiller ! Et c’est bien pourquoi il faut réparer : une réparation consiste à sortir de la nuit du mensonge dans laquelle la faute les a plongés, en y apportant la lumière des mots : mettre la faute en mots ! Comme quoi Freud n’a rien inventé ! ÇA fait 3500 ans que la Torah sait que pour réparer une âme, il lui faut simplement mettre des mots sur les fautes qu’elle a commises. La faute a été faite, Ok. Maintenant il faut faire avec et poursuivre la route, même si la faute l’a déviée. Paradoxalement, comme le dira Joseph dans quelques chapitres, il y a toujours un bien qui pourra en surgir. Seulement l’âme, elle, reste à réparer, non par punition, mais pour qu’elle ne se traîne pas éternellement une carcasse cabossée. Et pour ça, il faut mettre des mots sur l’événement de la faute, et demander pardon.
Si nous, chrétiens, nous avions compris cela, nous nous précipiterions au confessionnal comme nous nous précipitons au garage automobile quand par malheur, nous avons bousillé notre voiture. Vous ne punissez pas votre voiture quand vous l’emmenez chez le carrossier pour la remettre d’aplomb ! Et bien pour l’âme, c’est la même chose. Ce que vit l’Église n’est pas autre chose que ce qui est inscrit dans la Torah ! Ce que Joseph va apprendre à ses frères, en tant que Juste, c’est ce que Jésus ouvrira à tous les hommes. Et vous voyez combien le juste Joseph est essentiel, parce qu’il prépare la venue du Messie. Il n’est pas le Messie. Le Messie ne viendra même pas de sa lignée, puisqu’il sortira de celle de Juda. Mais il prépare sa venue en posant des fondements qui, eux, sont éternels. Et la conséquence est simple : on ne comprend rien au Messie si on fait l’impasse sur Joseph, et tous les patriarches…
Alors, à nouveau, revenons à l’histoire : pour l’heure, les frères ne l’ont pas reconnu. Mais ils perçoivent déjà que ce qu’ils vivent est en lien étroit avec ce qu’il s’est passé vingt ans plus tôt. C’est un premier pas. Il faudra en faire d’autres. Joseph les renvoie chez eux chargés de grains, mais voilà qu’il glisse l’argent de la transaction dans les sacs… De sorte qu’en arrivant près de Jacob, ils ouvrent les sacs, et ils ne pigent plus rien ! En fait, l’acte généreux de Joseph les a à nouveau jetés dans une tension extrême ! Vous voyez ? C’est ça qui le rend insupportable ! Qu’est-ce que vous voulez, il est trop parfait ! Et l’on comprend que les frères soient pris par la panique ! Sans parler de l’injonction d’amener Benjamin en Égypte au prochain voyage ! En apprenant cela, Jacob hurle à la mort :
« S’il lui arrive malheur dans le voyage, vous ferez descendre mes cheveux blanc dans l’affliction du Shéol ! » (Gn
42,38) C’est-à-dire qu’il en mourra de chagrin.
Vous voyez ? Les frères prennent tout ici en pleine figure ! Ce qu’ils croyaient une affaire réglée resurgit vingt ans après ! Pourquoi ? Parce qu’elle est restée cachée, tapie à la porte, prête à rejaillir, comme à chaque fois qu’on voudrait vivre comme si les choses, restées voilées, n’avaient dans le fond pas eu lieu…
Et ça, c’est vrai pour n’importe qui : on commet une faute sans être vu et sans être pris. Alors on n’en parle pas… Seulement, à cause même de cette omerta, vingt-cinq ans après, tout rejaillit à la surface, sans crier gare ! Pourquoi ? Mais parce que l’âme supplie d’être réparée. Alors si ça resurgit à 40 ans, ça va encore, parce qu’on peut toujours repartir si on accepte la lumière. Mais si on l’enfouit à nouveau, ça va resurgir à 60 ans, et à 80 … Simplement parce qu’on a refusé de mettre en lumière, de mettre en mot la faute qu’on a commise et qui, elle, nous fait payer le prix ! Ce n’est pas DIEU qui fait payer le prix. Lui, il envoie son Juste pour nous permettre de mettre en mots la faute. C’est la faute qui nous submerge, alors même qu’on aurait tant voulu la contenir…
Alors posons-nous la question : c’est quoi, ce Juste ? C’est quoi ce Messie ? Pourquoi est-ce qu’on a besoin d’un Christ ? Parce que, très mystérieusement, quoi que vous ayez fait, c’est sur lui, ultimement, que s’est concentré le mal. « Ce que vous avez fait au moindre de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait ! », dira Jésus en Mt 25. Et quelque part, heureusement ! D’une part parce que comme ça, vous n’avez pas à chercher pendant toute votre vie comment faire pour demander pardon. Le Juste est là pour ça, avec cette certitude invraisemblable humainement parlant, qui veut que le Juste, lui, ne cherchera pas à se venger. Joseph ne cherche pas à se venger : il veut la réunion de la fratrie. Quant à Jésus, il ouvre cette fraternité à toutes les nations.
Certains diront : « Trop facile ! ». Oui, et bien justement : si c’est si facile, faisons-le ! Nous n’avons même pas à demander audience : quand nous nous présentons, c’est le Juste qui vient à nous. Comme Joseph vis-à-vis de ses frères. Et comme Jésus, qui est la figure de Joseph assumée par DIEU en personne — c’est inimaginable ! —. Il est le Verbe fait Chair qui n’attend pas que nous ne péchions plus pour venir chez les siens, mais qui vient chez les siens pour leur permettre enfin de sortir du cercle infernal du péché ; pour qu’ils deviennent lumineusement victorieux des fautes qui les plongent dans les ténèbres.
Seulement là aussi, Jésus peut être pour certains trop parfait, et donc insupportable… DIEU lui-même, en tant qu’Il demande que nous réparions notre âme en mettant des mots sur nos fautes ; non pas simplement en parlant en l’air, mais devant un tiers ; en l’occurrence un prêtre qui représente le Christ en personne, parce qu’on a besoin que le tiers soit charnellement présent pour que ça marche. Ça, c’est insupportable pour toute une frange d’hommes qui préfèrent essayer d’inventer des tas de systèmes pour échapper à cette purification, qui est pourtant le seul moyen d’apaiser les vagues que les hommes ont eux-mêmes provoquées… Comme quoi rien n’est simple…
Bref. Cette histoire, vous le sentez bien, est pleine de pathos et il ne faut pas passer à côté. Lisez-là en essayant de ressentir ce drame comme celui de vos propres ancêtres, parce que c’est pour nous qu’ils vivent tout ça ! Pour nous apprendre à marcher dans leurs pas, sur le chemin de DIEU qui vise l’unification de tout le genre humain sous l’égide du Christ Jésus, l’aîné d’une multitude de frères, comme dit saint Paul dans l’épître aux Romains qui, décidément, est la lettre qui met le mieux en lumière tout l’enjeu de l’histoire du Salut.
Je vous souhaite une bonne lecture.
Je vous remercie.