01-09-2020

[Dt] YHWH existe, je l'ai rencontré !

Deuteronomy 5:4-0 par : le père Alain Dumont
Qui est YHWH qui parle du milieu du feu sur la montagne ? Quelle est cette parole d’ALLIANCE qui s’impose à Israël comme la condition de son existence ?
Je vous propose dans cette vidéo un chemin de traverse pour nous ouvrir à l’inattendu de la manifestation NÉCESSAIRE de Dieu dans le monde.
Attention : ça décoiffe !

Les textes cités sont en .pdf téléchargeables dans les documents.
Transcription du texte de la vidéo :
Tous droits réservés.
Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
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Documents : Saint-Exupéry / Hans Urs von Balthasar

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Bonjour,

Nous avançons toujours pas à pas dans le livre du Deutéronome, de sorte qu’après les perspectives ouvertes par les v. 1 à 3 du ch. 5 qu’on a vus dans la dernière vidéo, les v. 4-5 prennent une tout autre dimension : bien sûr qu’il y a le récit en lui-même qui nous dit que Moïse, à l’HoRèV, était ce médiateur entre YHWH et le peuple — l’Exode le racontera d’une manière formidable. Mais si on a bien entendu les versets qui précèdent ; si effectivement CHAQUE GÉNÉRATION est convoquée à vivre rituellement, charnellement, cet événement de l’HoRèV que rappellent les v. 32 à 40 du ch. 4 ; alors ça veut dire que pour toutes les générations juives, mais aussi chrétienne, Moïse reste celui qui se tient entre YHWH et son peuple pour prononcer la Parole qui tranche l’ALLIANCE. Une Parole, vous vous souvenez, qui n’est pas simplement une exhortation morale ou idéologique, mais une PAROLE qui CONVOQUE et qui CRÉE ! Donc une PAROLE VIVANTE puisque, quand elle est REÇUE, ÉCOUTÉE et GARDÉE, elle transmet la VIE.

Alors ce que je nous propose de réfléchir dans cette vidéo, c’est d’abord une implication à côté de laquelle on risque de passer tellement ce que je vais énoncer semble évident alors même que les incidences, elles, sont tout à fait inattendues : quand je parle d’une PAROLE ÉCOUTÉE, je sous-entends ipso facto qu’un AUTRE QUE MOI la prononce face à moi, pour reprendre les termes bibliques : « YHWH a parlé vers vous face à face. » dit le v. 4. Mais aussitôt, lorsque j’entends cette parole, ce n’est pas seulement une voix qui entre en moi : c’est l’intuition qui apparaît qu’un AUTRE QUE MOI existe et qui me fait SORTIR DE MOI, sortir d’un monde autocentré qui me fait croire que je pourrais être autosuffisant. Or c’est là une révélation brûlante qui bouleverse une existence en faisant naître une HISTOIRE ! « YHWH a parlé vers vous face à face, sur la montagne, du milieu du feu ! »

L’illusion d’un monde autocentré, c’est la tentation du nourrisson : « Je crie, et voilà que le lait coule à flots. Je suis le roi ! Jusqu’au moment où l’esclave qui se précipite à mon service ose commettre un crime de lèse-majesté en disant : « NON » ! Quel toupet ! Ok, sauf que ce NON m’oblige, COMME UN FEU, à ÉCOUTER pour comprendre ce qui se passe ; comprendre que si je me sens roi dans MON MONDE, je ne suis néanmoins pas tout seul dans LE MONDE, et qu’il va falloir à tout le moins négocier. Ce « NON » prononcé par l’AUTRE m’oblige donc à SORTIR DE MOI et du monde illusoire que je m’invente ; et ce faisant, cette PAROLE de l’AUTRE fait naître en moi une CONSCIENCE.

Or précisément : nous assistons, avec la TORâH, à la NAISSANCE de la CONSCIENCE d’Israël. Et comme toutes les naissances, celle-ci n’est pas confortable : on voit bien qu’à chaque occasion, Israël tente de reprendre la main ; tente de négocier avec YHWH en disant : « Si tu ne fais pas telle chose pour MOI, on rentre en Égypte ! ». C’est la tentation idolâtre : « Puisque YHWH n’est pas contrôlable, on va voir d’autres divinités qui, elles, sauront nous servir ! » On est dans la confrontation Maître-esclave, dans la loi du plus fort !

Tout l’enjeu sera donc de comprendre par la suite que l’AUTRE n’est pas nécessairement un ennemi, mais un AUTRE qui vient à nous en AMI — un rôle délicat puisque l’AMI nous est donné pour nous délivrer de ce MOI autosuffisant qui nous emprisonne, et que paraisse en nous la CONSCIENCE. La CONSCIENCE non pas comme la capacité de rentrer “en soi-même” pour méditer ou réfléchir, mais tout au contraire comme cette capacité de SORTIR DE SOI pour se mettre À L’ÉCOUTE et consentir à brûler au feu une RENCONTRE ! « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant en nous quand il nous parlait sur la route ? » (Lc 24,32). Voilà : encore une fois, la CONSCIENCE naît à partir d’une RENCONTRE ! Et tout le but de la TORâH est de préparer à cette RENCONTRE brûlante avec cet AUTRE qui est YHWH ; une RENCONTRE qui prend nom d’ALLIANCE. Sauf que la TORâH n’opère pas intellectuellement : elle opère à travers des récits, elle opère CHARNELLEMENT, et c’est beaucoup plus efficace !

Mais la TORâH va plus loin ! À travers le Deutéronome, voilà qu’on s’aperçoit que cette problématique ne concerne pas uniquement TOUT ISRAËL, mais concerne TOUT HOMME, dès le commencement ! Raison pour laquelle les rédacteurs vont poser cet objectif universel au fronton de la TORâH, dans les premiers chapitres de la Genèse ! Pour le dire rapidement : quand ‘ÈLoHîM crée ‘ÂDâM, ce dernier est tout frétillant à l’idée d’un monde paradisiaque où tout lui soit permis ! SAUF qu’un interdit — un « NON ! » — survient : « Tu ne mangeras pas de l’Arbre de la Connaissance du Bonheur et du Malheur ! » (Gn 2,17). Cet interdit sonne comme une incohérence dans le réel apparemment bien huilé qu’imagine ‘ÂDâM autour de sa propre personne. Ce « Non ! » l’oblige à considérer qu’il n’est pas le maître du monde, et qu’il lui faut composer avec un AUTRE QUE LUI. Et là, pas d’accord : il s’empare du fruit de l’arbre : « C’est moi le maître de ma vie ! » Sauf qu’il avait été prévenu : à partir du moment où il considère qu’il est le maître du monde ; à partir du moment où il prétend que son système égocentré se suffit à lui-même ; à partir de ce moment, parce que son système de perception du monde se prétend définitif et qu’il refuse que s’y immisce quelque incohérence que ce soit qui le détrônerait de sa superbe, le malheur fond sur ‘ÂDâM. Il croyait pouvoir se bénir lui-même, et voilà que la malédiction se saisit de lui et le tire vers la mort !

Alors ça fait déjà pas mal de temps qu’on parle, justement, de cette nécessité de « sortir de soi », sortir de son confort, etc. Et c’est vrai qu’on est en droit de se demander : « Mais pourquoi faut-il sortir de soi ? » Et là, j’aimerais vous proposer de passer par un détour inattendu, qui n’a formellement rien à voir avec la Bible mais qui la rejoint néanmoins complètement. Je veux parler — attention, tenez-vous bien ! — d’un THÉORÈME MATHÉMATIQUE établi en 1930, reconnu et admis par l’intégralité du monde scientifique, qu’on appelle le Théorème de Gödel. Et là vous vous dites : « Qu’est-ce qu’il va encore nous inventer ? »

Alors ce serait trop long à expliquer, je vous donne simplement l’énoncé en termes les plus clairs possible — et pardon à tous ceux qui connaissent ce théorème, parce que je vais nécessairement devoir caricaturer les affaires. Voilà l’énoncé : « Tout système logique humain — en rigueur de terme, il s’agit de logique mathématique, mais si on lit un auteur comme Olivier Rey, on comprend vite que les nombres impactent jusqu’aux structures les plus intimes de l’univers, y compris le vivant — Donc : « Tout système logique humain cohérent est nécessairement incomplet. »

Étonnant, oui ? En 1930, Kurt Gödel établit ce qu’on appelle le THÉORÈME D’INCOMPLÉTUDE mathématique, au sens où il démontre irréfutablement que tout système complet comprend toujours et nécessairement au moins une INCOHÉRENCE qui va faire qu’un système rationnel qui se prétendrait absolu ne l’est en fait JAMAIS. Dans son livre Explorateurs de l’Invisible, Jean Staune illustre ce théorème par le paradoxe du bibliothécaire : imaginons que pour classer ses livres, un bibliothécaire décide de les répartir en deux listes : ceux qui se citent eux-mêmes — “voir page X du même ouvrage” — et ceux qui ne se citent pas eux-mêmes. Une fois les catalogues terminés se pose une question : dans quelle liste insérer le catalogue des « livres qui ne se citent pas eux-mêmes » ? Celle des livres qui se citent eux-mêmes ou celle des livres qui ne se citent pas eux-mêmes ? Si le bibliothécaire le met dans la seconde — les livres qui ne se citent pas eux-mêmes —, alors le catalogue est incomplet puisqu’il devrait se mentionner comme un ouvrage qui ne se cite pas lui-même. Donc pour que le catalogue soit complet, le bibliothécaire l’ajoute dans le catalogue des ouvrages qui ne se citent pas eux-mêmes. Sauf que maintenant, le catalogue se cite lui-même ! Donc il faut que le bibliothécaire le place dans la liste des ouvrages qui se citent eux-mêmes ; oui, mais c’est le catalogue qui liste les ouvrages qui ne se citent pas eux-mêmes, donc en toute cohérence, il faut le retirer du catalogue. Sauf que si je le retire du catalogue, il ne se cite plus lui-même, donc je dois le remettre dans la première liste, et là, c’est le serpent qui se mord la queue : on ne peut pas décider dans quelle liste mettre ce catalogue qui en est réduit : soit à être complet, mais incohérent ; soit être cohérent mais incomplet… jamais les deux à la fois. Et Jean Staune de conclure : « En démontrant que tout système logique contient une proposition du type “où met-on le catalogue des ouvrages qui ne se citent pas eux-mêmes ?” (proposition que l’on appelle indécidable puisqu’on ne peut pas décider de l’endroit où l’on met le catalogue), il implique que tout système logique humain cohérent est forcément incomplet ; certes, on peut avoir des systèmes logiques complets, mais ils seront incohérents, ce qui est mortel pour un système logique ! » (Jean Staune, Explorateurs de l’Invisible, Guy Trédaniel éd. (2018), p. 280-281).

Dit autrement, c’est l’histoire du grain de sable dans le rouage trop bien huilé. Cette incohérence irréductible oblige à envisager qu’il y a nécessairement et toujours autre chose d’extérieur à tout système rationnel qui vise l’autarcie ; un au-delà du système qui OBLIGE à toujours envisager une possible SORTIE du système. Et ça, évidemment, vous le sentez bien, c’est juste contre-intuitif ! Et c’est très énervant — ça a déstabilisé complètement l’Académie des sciences mathématiques ! Hermann Weyl a écrit à l’époque : « C’est le paradigme même de la rationalité qui vient de voler en éclat ! » Kurt Gödel venait de démontrer LOGIQUEMENT que toute logique mathématique qui se voulait complète comportait nécessairement un moment illogique, indécidable…

Alors vous me direz : qu’est-ce que ça a à voir avec la Bible ? Eh bien : si les nombres font partie de la structure la plus fine du réel matériel, le théorème de Gödel signifie que dans le monde créé ; dans le monde dit « réel », rien n’est “complet” et ne le sera jamais. Ça signifie que RATIONNELLEMENT, ce monde sait dorénavant qu’il ne sait pas se suffire à lui-même : quoi qu’on fasse et quoi qu’on en dise, il subsiste toujours une incohérence rationnelle qui oblige le monde à ne pas se contenter de tourner illusoirement sur lui-même. Ça ne relève pas d’une “défaillance” du monde, mais tout au contraire de sa CONDITION D’EXISTENCE ! Le monde ne peut exister, jusque dans sa dimension mathématique la plus intime, que s’il n’est PAS complet ; que s’il ne se suffit PAS à lui-même, que s’il n’est à lui-même ni son origine, ni sa fin ! Wouaille ! C’est chaud de chaud ! C’est là où ça devient brûlant comme un FEU, parce que cette règle irréductible de l’INCOMPLÉTUDE touche par ricochets TOUT le réel — c’est même ce qui FAIT le réel, dans toutes ses dimensions. Cette démonstration oblige à considérer RATIONNELLEMENT que le RÉEL créé n’est pas, ne PEUT PAS être autosuffisant, et vous me voyez venir… Ça oblige à tout le moins à PENSER que Dieu — ou un principe spirituel, appelez-le comme vous voulez — existe nécessairement, au-delà de ce monde-ci ! C’est la fin de ce qu’on appelle le « matérialisme fort », c’est-à-dire le matérialisme radical. Et le pire, c’est que le coup de grâce vient de l’intérieur même de ce matérialisme puisque, mathématiquement parlant, il est établi depuis bientôt 100 ans que système rationnel ne SAIT PAS être complet ; le matérialisme radical ne SAIT PAS être autosuffisant ; ce qui l’oblige, LOGIQUEMENT parlant, à s’ouvrir à AUTRE CHOSE que lui-même ; voire à QUELQU’UN D’AUTRE, à une CONSCIENCE AUTRE que lui-même qui, pour reprendre les termes de la TORâH, lui parle FACE À FACE.

Alors encore une fois c’est un résumé infiniment trop rapide avec des raccourcis insupportables, j’en ai bien conscience, mais l’idée est là. Avec des conséquences assez étonnantes, ne serait-ce que parce que ce théorème de Gödel élargi démontre que la logique humaine sera toujours limitée ; autrement dit qu’elle est FAIBLE, non pas au sens de défaillante, mais au sens où elle a BESOIN, où elle est CONSTITUTIVEMENT faite pour s’éveiller à quelque chose ou à quelqu’un d’autre qu’elle-même ; elle est faite pour s’éveiller à la CONSCIENCE qu’elle se reçoit d’un autre et que c’est cette RENCONTRE, cette ALLIANCE qui lui fait se sentir VIVANTE ! Une vie qui n’est pas ENFERmée sur elle-même mais qui est en ouverture constante de soi à un autre que soi ; comme l’enfant qui, dès lors qu’il s’éveille à la nécessité de composer avec l’autre, commence à grandir en force et en sagesse ; commence vraiment sa marche pour devenir adulte. Et s’il refuse, c’est juste insupportable pour les parents de voir leur gamin s’ENFERmer par pur caprice dans un monde sur lequel il croit pouvoir faire une OPA.

Je pense ici au sermon dans la Cathédrale Notre-Dame auquel assiste Jacques Bernis, le héros du roman Courrier Sud, de Saint-Exupéry. Le prédicateur fait parler Dieu : « Je suis la source de toute vie. Je suis la marée qui entre en vous et vous anime et se retire. Je suis le mal qui entre en vous — non pas au sens où Dieu serait le mal, mais au sens où DIEU est un FEU ; et quand Il intervient pour nous sortir de nos ENFERmements, ça fait toujours mal, ça bouleverse nos plans, ça déchire nos certitudes — Je suis le mal qui entre en vous et vous déchire et se retire. Je suis l’amour qui entre en vous et dure pour l’éternité. […]

« Et vous venez me parler d’interpolations. Et vous venez dresser contre moi votre misérable logique humaine, quand je suis Celui qui est au-delà, quand c’est d’elle que je vous délivre !

Ô prisonniers, comprenez-moi ! Je vous délivre de votre science, de vos formules, de vos lois, de cet esclavage de l’esprit, de ce déterminisme plus dur que la fatalité — au sens qu’il nous délivre de la radicalité du déterminisme ; il nous délivre de l’idéologie scientiste, pas pas la science en elle-même évidemment —. Je suis le défaut dans l’armure. Je suis la lucarne dans la prison. Je suis l’erreur dans le calcul : je suis la vie.

Vous avez intégré la marche de l’étoile, ô génération des laboratoires, et vous ne la connaissez plus. C’est un signe dans votre livre, mais ce n’est plus de la lumière : vous en savez moins qu’un petit enfant ! Vous avez découvert jusqu’aux lois qui gouvernent l’amour humain, mais cet amour même échappe à vos signes : vous en savez moins qu’une jeune fille ! Eh bien, venez à moi. Cette douceur de la lumière, cette lumière de l’amour, je vous les rends. Je ne vous asservis pas : je vous sauve. De l’homme qui le premier calcula la chute d’un fruit et vous enferma dans cet esclavage, je vous libère. Ma demeure est la seule issue, que deviendrez-vous hors de ma demeure, hors de ce navire où l’écoulement des heures prend son plein sens ; comme, sur l’étrave luisante, l’écoulement de la mer qui ne fait pas de bruit mais porte les Îles ? » (Antoine de Saint-Exupéry, Courrier Sud, Livre de poche (1991), p. 60.) Alors d’accord, Jacques Bernis en conclut à un sermon désespérant— Saint-Exupéry est athée —, mais en fait c’est tout le contraire ! Plus encore aujourd’hui qu’à son époque, l’homme s’ENFERme dans ses calculs : il n’arrive plus à voir que des algorithmes partout et y réduit le réel au point d’imaginer que la chair devra disparaître pour laisser la place à un monde purement mathématique. Sauf qu’il y a le Théorème de Gödel !!! Un tel monde n’est pas possible, il est même PAS CONCEVABLE ! Et là où l’homme tente malgré tout de le mettre en place, coûte que coûte, il monte les murs de sa propre prison… Mais heureusement, un AUTRE veille, au-delà du système.

Je voudrais ici vous lire un autre texte qui traduit à sa manière l’irruption de DIEU dans nos vies ENFER-mées, de Hans Urs von Balthazar, un des plus grands théologiens du XXe siècle, dans un magnifique petit ouvrage qui s’intitule Le Cœur du Monde : « Mon fils, entre le milieu de la nuit et le froid du matin, au moment où ils me traînèrent pour la deuxième fois devant le juge, j’ai séjourné dans ta prison. Seul, battu de verges, objet d’opprobres, j’étais enchaîné à un poteau. Je pensais à toi et au jour qui allait poindre. Ta prison, je l’ai goûtée, rien de son odeur de pourriture amère et fétide ne m’a été épargné. Toutes les prisons de tous les êtres qui se débattent désespérément contre la liberté de Dieu, je les ai traversées jusqu’à la cellule la plus secrète. Là, au fond, au plus bas de toi-même, dans l’obscurité et la honte de ton impuissance et de ton refus, j’ai choisi ma demeure. De même qu’une petite racine fait se briser les pierres les plus lourdes — voilà l’incohérence qui se glisse impitoyablement dans un système trop bien clos, ENFER-mé sur lui-même —, ainsi j’ai doucement ébranlé la paroi de ta prison. Maintenant encore tu te raidis avec la force du désespoir contre mon amour, mais déjà ton bras commence à faiblir, peu à peu tu cèdes à ma poussée.

Je ne trahirai pas le mystère par la force duquel j’ai surmonté ton désespoir (…) Ma grâce a pu le réaliser : voilà ce qui importe seul. Lorsqu’enfermé en toi-même, tu méditais avec angoisse sur la profondeur de ton échec — l’échec de ton système autosuffisant où tu te croyais le centre du monde —, tu étais étrangement divisé en ton être, tu étais séparé de toi-même. Ton unité — dans cet embrassement douloureux de la volonté et du repentir — était une pure apparence. Légèrement, sans que tu le remarques, je t’ai dissocié, et je t’ai donné la véritable unité.

Tu ne t’inquiètes plus de progresser, et c’est bien ainsi. Tu ne ferais jamais que progresser en direction de toi-même. Jamais les pas accomplis par toi ne t’auraient fait réellement avancer. À présent, dépose tout souci au sujet de toi-même, laisse le mort enterrer ce qui est mort, détourne ton regard de la misère de tes liens et dirige vers ma misère un long regard attentif. Tu verras ce que tu ne voulais pas croire. Ta prison est devenue ma prison, et ma liberté ta liberté. Ne cherche pas à savoir comment cela est arrivé, mais réjouis-toi, et rends grâces. » (Hans Urs Von Balthasar, le Cœur du Monde, éd. Saint-Paul (1997), p. 151).

Alors vous allez me demander pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ici ? Eh bien parce que le Décalogue, et derrière lui toute la TORâH jusqu’à l’Incarnation du Verbe à laquelle elle prépare ; tout ça consiste à mettre en lumière l’incohérence de tout système par lequel les hommes tentent de faire main basse sur le monde en se proclamant les maîtres d’un univers que rien ni personne — selon eux — ne pourrait les empêcher de s’approprier. Quoi qu’on fasse, il y aura toujours une incohérence rationnelle qui sanctionnera notre fantasme d’autodétermination, et qui fera qu’on devra s’ouvrir à au moins « quelque chose d’autre » que soi, sinon quelqu’un d’autre, qui échappera TOUJOURS à tous nos calculs asséchants. Quelque chose qui s’insinuera TOUJOURS dans nos plans à notre insu ; qui fera qu’on sera TOUJOURS comme obligé de tenir compte d’un nécessaire grain de sable dans le rouage trop bien huilé de notre confort illusoire. Et c’est TANT MIEUX !

C’est cette incohérence irréductible qui nous fait peur comme un feu détonnant au sommet de la Montagne Sacrée menaçant tous nos systèmes idéologiques : « YHWH a parlé vers vous face à face, sur la montagne, du milieu du feu. Moi-même, je me tenais entre YHWH et vous en ce temps-là, pour vous rapporter la parole de YHWH, car vous avez eu peur en face du feu et vous n’êtes pas montés sur la montagne [où YHWH parlait] (suit le Décalogue). » (Dt 5,4-5). Sauf que, par la médiation de Moïse, cette incohérence se présente à nous comme la porte d’accès à YHWH ; YHWH qui s’avance comme un ami — il n’est pas contre nous — ; comme un Père — Je ne suis pas à moi-même mon créateur ; Un autre que moi est le Créateur pour glorifier cette création en portant sur elle un regard qui l’élève à plus grand qu’elle-même et qui la rend VIVANTE — ; YHWH qui s’avance comme un Époux pour s’ALLIER à nous ; YHWH qui Lui-même consent au mystère de cette Altérité nécessaire et vivante ; EN Lui-même d’une part : le Père est comme posé en regard du Fils, et inversement ; et d’autre part HORS DE Lui-même, dans l’Esprit, puisqu’il s’allie à l’homme comme cet autre que Lui-même à qui Il fait ainsi hériter de l’Éternité — « Qu’est-ce que l’homme pour que tu en fasses mémoire ? Le fils de l’homme, que tu le sanctionnes ? » dit le Ps 8 (Ps 8,5).

Voilà : à sa manière, cet empêcheur de tourner en rond, ce caillou dans la chaussure, la TORâH nous le dévoile comme YHWH en Personne qui révèle une incohérence dans le monde pour le sauver de son illusion de complétude ; le sauver de son MiTseRaYîM intérieur qui le rend esclave de lui-même, du monde qu’il s’invente fébrilement mais dans lequel, sans le savoir, il s’autodétruit. Et cette incohérence est portée par le DÉCALOGUE, comme une SANCTION qu’on pourrait formuler ainsi : « tu ne t’ENFER-meras pas et tu t’ouvriras à YHWH, le seul Dieu vivant qui te donne la VIE ! » YHWH est donc cet AUTRE qui vient dans le monde par la porte de cette incohérence irréductiblement inscrite dans la Création ; qui ne laisse pas l’homme s’ENFER-mer sur lui-même mais le convoque, comme un feu, à emprunter le chemin qui va paradoxalement le mener EN lui-même — « Va vers toi ! » —, si tant est qu’on ne peut aller vers soi que si un AUTRE, qui est EN NOUS, nous y appelle.

Alors oui : YHWH a créé le monde imparfait ? Il le fallait pour ne pas s’y ENFER-mer et mourir sous les coups d’un déterminisme aveugle plus implacable que ce que nos anciens appelaient la fatalité. Il nous a créés faibles ? Il le fallait pour que nous consentions à avoir besoin d’un autre que nous-mêmes, pour pouvoir sortir de nous-mêmes et consentir à la merveille que nous sommes. Et rappelons-nous : être faible ne signifie pas être défaillant, tout au contraire : « C’est lorsque je suis faible que je suis fort ! » (2Co 12,10).

Voilà pourquoi YHWH ne laisse pas son peuple se laisser aller. Voilà pourquoi il envoie Moïse pour le cadrer ; voilà pourquoi il le sanctionne par les Prophètes chaque fois que le peuple prétend pouvoir s’affranchir de YHWH et de sa PAROLE D’ALLIANCE. Voilà pourquoi YHWH va même jusqu’à s’unir en Personne à cette création imparfaite en prenant chair de notre chair ; en assumant la faiblesse de la CHAIR et en nous manifestant que si, du cœur de cette faiblesse constitutive de cette CHAIR, nous consentons à ce chemin vers l’autre et donc au cadre de ce chemin que dessine le Décalogue, alors la CHAIR est LIBÉRÉE de son MiTseRaYîM intérieur, de ses frontières ENFER-mantes ; et elle peut, dès ici bas, vivre non pas en complétude mais en PLÉNITUDE, et porter, sans peur, un fruit qui demeure. Or voyez, une telle CHAIR libérée, la mort ne sait pas la garder.

Alors je vous laisse méditer tout ça pour vous préparer à relire le Décalogue. Peut-être en repensant à notre propre histoire et à la manière dont elle a été visitée, à de multiples occasions, par cette incohérence inconfortable par laquelle, paradoxalement, se glissait une GRÂCE — de manière d’autant plus violente que notre système RATIONNEL était bouclé, cadenassé dans nos certitudes, dans nos complétudes illusoires qui ne nous entraînaient que vers la satisfaction de nous-mêmes, au détriment des autres que nous n’estimions plus que par rapport à nous et à notre orgueil —. Faire mémoire alors de la manière dont Jésus, le Verbe uni à cette CHAIR faible, incomplète, nous a relevés, à la fois avec vigueur et douceur : « N’aie pas peur, je viens surmonter ton désespoir car je te donne une mission à tenir dans ce monde. Tu en as la force — AVEC MOI, parce que sans moi, tu ne peux rien faire : tu t’enfermerais à nouveau dans une complétude mortelle — ; tu en as la force avec Moi, donc, et avec Moi, tu vas pouvoir soulever des montagnes et aplanir le chemin de la vie pour toi et tes frères. Car « Moi, YHWH, Je suis ton ‘ÈLoHîM qui t’ai fait sortir du sol de MiTseRaYîM, de la maison des esclaves. » (Dt 5,6) dit le v. 6 que verrons la prochaine fois.

Je vous remercie.
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