06-01-2016

[Ex] 56 - Les fêtes de pèlerinage et la promesse de l'entrée prochaine en Canaân

Exode 23:14-33 par : le père Alain Dumont
Pourquoi l'année doit-elle être rythmée par des fêtes ?
D'autre part, une fois toutes ces première prescriptions énoncées, on peut envisager l'entrer dans la Terre promise.
Seulement voilà... Elle est déjà habitée !
Duration:19 minutes 12 secondes
Transcription du texte de la vidéo :

(Voir la vidéo : http://www.bible-tutoriel.com/les-fetes-de-pelerinage-et-la-promesse-de-l-entree-prochaine-en-canaan.html)
Tous droits réservés.
Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutorielhttp://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
_____________________________________________________________

Bonjour,

Dans les versets 1 à 13, le ch. 23 du livre de l’Exode que nous lisons abordait le devoir de sainteté à travers les exigences morales qui en découlent. À partir du v. 14, c’est toujours de sainteté qu’il s’agit, mais cette fois à travers des lois POSITIVES rapportées aux fêtes de pèlerinage par lesquelles HaShèM sanctifie Israël. Et c’est donc de TEMPS qu’il s’agit, et vous vous rappelez que dès que la Bible parle du TEMPS, elle parle de l’ÊTRE, qui est l’autre dimension de la vie de l’homme ; la première dimension étant l’AVOIR, que tentent de régir toute cette législation de l’Alliance que nous lisons depuis le Décalogue. Autrement dit : au niveau de l’AVOIR, il y a des exigences de sainteté qui obligent à l’abstinence, à la magnanimité, au refus du mensonge, etc. Mais ce n’est pas tout : il y a aussi tout ce qui concerne l’ÊTRE, et c’est alors de Temps qu’il s’agit, qu’il faut donc habiter le mieux possible sous l’angle cette fois des fêtes qui rythment, non plus la semaine — avec le ShaBaT —, mais l’année. Des fêtes, redisons-le, qui sont des prescriptions positives dans la mesure où si ce qui relève de l’AVOIR a besoin d’interdits pour se prémunir des dangers qu’il peut générer ; l’ÊTRE, lui, a besoin d’un ÉLAN par lequel il va s’ajuster à la sainteté même de YHWH qui ne se trouve QUE dans le Temps. L’essentiel, dans l’ordre de l’être et de la sainteté, c’est d’entrer dans l’élan qui s’appelle l’HISTOIRE, avec un commencement, une fin ; et entre les deux, une DURÉE qui n’est pas simplement un flux continu, cyclique et indifférencié, mais dont il faut rythmer l’avancée pour ne pas en perdre le sens, la direction.

Autrement dit, le TEMPS s’articule, dans l’Alliance, sur deux rythmes principaux que sont la semaine et l’année. Il y a aussi un rythme mensuel, avec les néoménies, à chaque nouvelle lune, mais ce rythme reste secondaire. Trop païen, à la limite ; trop cycliques. Alors que la semaine, comme l’année, sont plus à même de traduire la réalité de l’HISTOIRE : aucune semaine ne ressemble à une autre ; aucune année ne ressemble à une autre. Et on avance ainsi sur une trajectoire dont les fêtes de pèlerinage vont scander le rythme au fil de la marche. C’est vraiment ce qui fait la spécificité du calendrier biblique : on n’est plus DU TOUT dans un temps cyclique, mais LINÉAIRE, qui se dirige peu à peu vers une FIN, vers un BUT. Autant le calendrier égyptien est basé sur un retour perpétuel des crues du Nil ; autant il s’agit ici, précisément, de ne JAMAIS revenir en arrière. C’est l’idée de « progrès » qu’on voit germer ici, grâce au principe de la PROMESSE qui initie une ESPÉRANCE, et donc un ÉLAN. Bref.

Donc concrètement, paraît ici l’agencement de TROIS FÊTES : la fête des Azymes (la MaÇa que nous avons vue à propos de la sortie d’Égypte), qui est la fête des premières germinations au Printemps, à laquelle s’adjoint la fête de la Pâque, même si elle n’est pas mentionnée ici ; la fête des moissons qui deviendra la fête des Semaines, ShaVouoT, en été ; et enfin la fête de la récolte, qui deviendra la fête de SouKKoT. Alors ce ne sont pas les seules fêtes, mais ces trois là sont vraiment essentielles. Ce qui est intéressant ici, c’est que la Bible a tout à fait conscience que les fêtes de pèlerinages qu’elle institue s’articulent sur des cycles traditionnels qui la précèdent, et notamment le calendrier égyptien qui était basé sur trois saisons : AKheT, qui était la saison de l’inondation et des semailles ; PeReT, qui était la saison des germinations ; et SheMou, qui était la saison des moissons. Donc le peuple n’est pas surpris de ces trois fêtes. Simplement, elles seront revisitées à la lumière de l’événement de la Sortie d’Égypte : on s’appuie sur l’Égypte, mais en même temps, on en sort. On n’emporte pas l’Égypte sur son dos, en quelque sorte, mais en même temps, on ne part pas de rien non plus.

Au v. 17 est formulée la convocation, trois fois par an, de tout «  masculin », un mot assez rare dans la ToRaH, ZeKhouR, qui vient de ZâKhâR, le masculin — on traduit souvent par « mâle », mais je préfère « masculin » —, lui-même bâti sur la racine, ZâKhaR  qui signifie « faire mémoire ». Le masculin, c’est ce qui est appelé à FAIRE MÉMOIRE. Le féminin, lui, est plutôt le réceptacle de cette mémoire. C’est ce qu’on nous dit en Gn 1,27 : « Masculin et féminin il les créa », « ZaKhaR OuNeQéVaH ». On pourrait traduire : « Mémoire et réceptacle, il les créa », parce que NiQeVaH, du verbe NaQaV, qui signifie « creuser », désigne le féminin comme le réceptacle. QoVaH, c’est la partie cachée du ventre, qui est comme un creux, mais un creux protecteur qui reçoit la semence et lui permet de germer. Dit autrement, le masculin, c’est ce qui lance la semence de la Mémoire, quand le féminin est l’alcôve qui recueille cette mémoire pour lui donner CHAIR. Les deux travaillent de concert. Le soir du ShaBaT, par exemple, la femme ouvre le ShaBaT comme on ouvre le Mystère du Temps — c’est le rite de la lumière — pour permettre à l’homme de remplir ce jour par son travail de Mémoire en scrutant l’Écriture.

Voilà : donc, tout masculin est convoqué au CULTE pour paraître devant HaShèM qui est la Source de la Mémoire d’Israël. Or le CULTE s’opère à travers des sacrifices auxquels il faut s’empresser. C’est ce que nous dit le v. 18, à sa manière : n’attends pas que le pain lève, et n’attends pas que la graisse s’oxyde. Vous voyez ? Il y a comme une urgence du sacrifice ! Pourquoi ? Parce que ce qui est en jeu, c’est la MÉMOIRE. Si je ne m’empresse pas aux sacrifice, c’est qu’ils sont secondaires. Et là, c’est le signe que le peuple s’endort, qu’il oublie la Source de sa MÉMOIRE, c’est-à-dire HaShèM, le DIEU SAUVEUR. Parce que la MÉMOIRE d’Israël, c’est celle de la LIBÉRATION par laquelle le peuple se rappelle qui il est aux yeux de HaShèM : le peuple de l’élection. S’il oublie de faire MÉMOIRE avec empressement, il deviendra une Nation comme les autres, et il disparaîtra… Donc voilà : ces versets nous disent l’urgence de ne pas faire passer la MÉMOIRE au second plan. Ici, des chrétiens pourraient s’approprier ces versets en réfléchissant à l’urgence qui les habite quand, par exemple, ils vont célébrer l’Eucharistie du dimanche…

Ceci dit, on se demande alors ce que vient faire tout à coup la fin du v. 19 : « tu ne feras pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère ». Mais quand on y réfléchit, en fait, on est toujours dans la même dynamique : on sait que, par le culte, on ritualise la mort pour l’inscrire dans une dynamique de VIE. Le culte, c’est comme une canalisation de la violence au profit de la vie ; le philosophe René Girard le montre très bien dans son maître-ouvrage : « La Violence et le Sacré. » Mais on ne peut pas pour autant mélanger les deux trajectoires de la vie et de la mort ! Faire cuire le chevreau dans le lait de sa propre mère, ça a quelque chose de pervers ! On pratique un sacrifice qui donne la mort dans la substance même qui aurait du lui donner la vie !!! C’est une abomination ! Donc, en particulier à l’occasion de ces grandes fêtes de pèlerinage, mais c’est un principe qui s’applique à tous les sacrifices, le v. 19 pose un point d’attention très important : les sacrifices ne sont pas des actes pervers : on ne s’amuse pas à tout mélanger. La violence de la mort sacrificielle des animaux n’est pas un jeu : c’est un acte grave, qui demande à tout le moins le respect des processus par lesquels cette vie est apparue.

À partir du v. 20, on passe alors à un tout autre ensemble de prescriptions, qui visent cette fois l’installation prochaine en Canaan. Donc tout d’un coup : on est tourné vers l’avenir, comme si Moïse voulait nous dire : attention : l’objectif du Code de l’Alliance, c’est le LIEU que HaShèM a préparé. Et quand un juif entend : « Le Lieu »,  HaMaKoM, il voit tout de suite le Temple de Jérusalem ! Là, on est dans une dimension complètement prophétique. Le peuple d’Israël n’est pas fait pour rendre indéfiniment un culte à HaShèM dans le désert, mais bien sur le LIEU vers lequel il chemine. Or ce LIEU, précise le v. 23, il faudra le conquérir ! Ce sera tout le thème du livre de Josué, avec son lot de questions : HaShèM installe son peuple au détriment des nations qui sont avant lui sur cette terre… Est-ce que c’est juste ? Pour l’instant, gardons-nous de répondre, parce que nous n’avons pas tous les éléments. Mais déjà, on voit, comme pour Abraham, que ce chemin est avant tout un chemin intérieur : « LeKh LeKha — Va vers toi ! » Pour que cette conquête soit possible, et surtout pour qu’elle ne soit pas vaine, précise les v. 21-22, il s’agit avant tout de ÉCOUTER les Paroles de HaShèM, en particulier le Décalogue. Et quand bien même ces paroles sont relayées par la voix d’un Ange, ce sont bien celles de HaShèM Lui-même : écouter la voix de l’Ange, c’est obéir aux paroles de HaShèM. C’est de l’INTÉRIEUR de cette obéissance aux Paroles de HaShèM que la conquête mènera Israël à la victoire.

Maintenant, le v. 23 laisse entendre que la véritable lutte est moins contre les Nations en elles-mêmes que contre les IDOLES que servent les Nations ! Des idoles qui les maintiennent dans L’ESCLAVAGE ! Si Israël paraît, ce n’est pas simplement pour conquérir un territoire, mais pour être en vis-à-vis des Nations ! Dit autrement, par Israël, HaShèM s’adresse aux Nations qu’Il veut, à terme, libérer elles aussi ! Sauf qu’en voyant arriver Israël, elles ne vont se laisser faire, ça se comprend ! Alors, face à l’endurcissement des Nations, HaShèM va agir de la même manière qu’avec l’Égypte endurcie ! La famine pourra toucher les Nations, Israël ne manquera ni de pain, ni d’eau ; Les maladies s’abattront sur les Nations alors même qu’Israël en sera épargné ; les femmes seront fécondes là où celles des Nations seront stériles ! Ce dernier point est très important, parce qu’ici, toute cette seconde partie du chapitre prend sens : d’abord, c’est le masculin qui est convoqué au culte, pour se connecter en quelque sorte à la source de la MÉMOIRE, mais c’est pour que le féminin, en recueillant cette MÉMOIRE, lui donnent CHAIR au moment même où les Nations, emmurées dans leur idolâtrie, ne donnent chair, pour ainsi dire, à rien ! Leur stérilité ne vient pas d’une calamité quelconque, mais du fait que le masculin, chez les Nations, n’est connecté qu’à du vent… Si les femmes des Nations sont stériles, c’est parce que la semence de leur mémoire est vide…

Maintenant, pour manifester au Nations leur endurcissement — un endurcissement qui va consister à vouloir éradiquer Israël, donc face aux Nations qui prenne le relai de l’Égypte de ce point de vue, avec leurs idoles séductrices, HaShèM va agir comme il a agi contre l’Égypte endurci : les fléaux qui ont permis de sortir d’Égypte seront de même nature que ceux qui permettront de s’installer en Canaân face à l’hostilité des habitants qui voient arriver une population qui vient occuper leur espace vital. Ceci dit, rappelons-nous que ces mouvements des peuples sont le lot de l’époque : chaque année, les rois partaient en campagne pour faire bouger leurs frontières ! On n’est loin des démarcations territoriales définies juridiquement dans notre monde contemporain. À cette époque, les confins sont plus que relatifs et dépendent de la puissance des rapports de force ! Quoi qu’il en soit, de la même façon qu’un Ange qui a accompagné les Fils d’Israël dans leur fuite, c’est un Ange qui les accompagnera dans son installation. Tout ça forme une splendide inclusion qui délimite la période fondatrice du peuple des Fils d’Israël. Reste que ce sera long, parce que ce qui est visé au v. 31 désigne prophétiquement les frontières que l’histoire attribuera au royaume de Salomon. Le territoire idéal en quelque sorte, promis au peuple À CONDITION qu’il soit fidèle à la Parole de HaShèM. D’autre part, cette situation idyllique, comme l’évoquent les v. 32 et 33, sera de courte durée puisque Salomon lui-même désobéira au code de l’Alliance en concluant des alliances avec les Nations, à travers notamment ses centaines d’épouses et de concubines étrangères ; à quoi s’ajoutera, après le schisme, l’abandon, par les tribus du Nord, de Jérusalem et des fêtes de pèlerinage qui lui sont associées… Tout ça, raconte la Bible, mènera les tribus à leur absorbsion par les Nations, cela même dont HaShèM veut ici les prémunir…

Bref. En tout cas, ce que nous dit ce chapitre 23, c’est qu’à travers le CULTE qui fait mémoire des bienfaits de HaShèM, la branche masculine du peuple des Fils d’Israël est chargé de manifester son attachement à la Parole de HaShèM ; un attachement qui sera manifesté par les fêtes de pèlerinage qui rassembleront le peuple tout entier. Dès lors, cette mémoire pourra porter une semence de VIE à laquelle la branche féminine sera chargée de donner CHAIR. Évidemment, tout ça résonne pour des Chrétiens lorsqu’ils pensent à Marie qui donnera CHAIR à cette Parole en plénitude ! On a là un accomplissement tout à fait étonnant de la trajectoire qu’initie ici la ToRaH de Moïse. Mais on n’en est pas encore là, et pour l’heure, il reste au peuple à entériner toutes ces prescriptions en acquiesçant au projet de fécondité attaché à l’Alliance. Alors seulement pourront venir les règles d’élaboration du culte qui occuperont toute la dernière partie du livre de l’Exode. Nous verrons ça en temps voulu.

D’ici là, je vous souhaite une bonne lecture.

Je vous remercie.


_____________________________________________________________