06-01-2016

[Ex] 55 - Devoirs de justice et Année Shabbatique

Exode 23:1-13 par : le père Alain Dumont
L'exercice de la justice caractérise les Saints du peuple de l'Alliance. Cela vaut-il même pour les ennemis ? Et la justice s'exerce-t-elle aussi vis-à-vis de la terre et des animaux domestiques ?
Transcription du texte de la vidéo :

(Voir la vidéo : http://www.bible-tutoriel.com/devoirs-de-justice-et-annee-shabbatique.html)
Tous droits réservés.
Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutorielhttp://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
_____________________________________________________________

Bonjour,

Nous poursuivons notre lecture de la législation qui façonne l’âme du peuple des Fils d’Israël et nous voici parvenus au ch. 23 du livre de l’Exode. Je ne sais pas si vous voyez, mais ce qui est vraiment remarquable, dans toute cette partie, c’est cette sorte d’alchimie entre le législatif, le moral et le religieux. Alors c’est vrai : beaucoup de ces lois sont partagées par d’autres cultures, mais leur insertion dans l’Alliance, c’est-à-dire leur articulation sur l’élection, leur donne un sens tout à fait unique. Il ne s’agit pas simplement de dire : « Fais ceci, ne fais pas ça ». Quand YHWH parle, c’est toujours en disant en substance : « Faites ça PARCE QUE Moi Je le fais ! » Le plus typique en ce sens, c’est le : « Soyez saints parce que Moi, je suis Saint. » de Lv 19,2. Dans les théogonies environnantes, jamais il ne saurait être question d’imiter les dieux ! D’ailleurs, si quelqu’un imite l’autre dans ces religions, c’est plutôt les dieux vis-à-vis des hommes qui les ont imaginés et à qui ils ressemblent tragiquement. Or ici, c’est exactement l’inverse : ce qui fonde la législation d’Israël, c’est la SAINTETÉ PREMIÈRE de YHWH qui motive la sainteté du peuple. Je vous rappelle que « sainteté » signifie « mise à part ». Donc, selon même que YHWH est unique et à part, sa sainteté induit chez le Fils d’Israël un comportement unique et à part que vient justement cibler la Torah. Ce qu’on lit ici, c’est la charte qui CADRE le comportement de l’élu, c’est-à-dire le comportement de celui qui décide de répondre à la sainteté de YHWH à travers sa propre sainteté, c’est-à-dire à travers son obéissance à la Torah.

Les v. 1 à 3 forment un tout dont la première phrase constitue la thèse et dont la suite est le développement. C’est l’application concrète du 9e commandement du Décalogue : tu ne mentiras pas, tu ne te feras pas complice du malfaiteur par un faux témoignage. Mais à l’opposé, tu ne participeras pas non plus à la vindicte populaire contre le malfaiteur ! D’autre part, littéralement, « Tu n’orneras pas le faible », c’est-à-dire : tu n’inventeras rien pour magnifier le faible du seul fait qu’il soit faible. La faiblesse ne fait pas l’innocence ! Non qu’il ne faille pas prendre soin des plus pauvres : la ToRaH vient explicitement de rappeler au ch. précédent que ceux qui oublieront la veuve et l’orphelin auront affaire à YHWH ! Mais la ToRaH n’est pas pour autant idéologique : elle ne déclare pas innocent le pauvre du seul fait qu’il soit pauvre. Surtout en matière de procès, il faut savoir raison garder et combattre les complaisances naturelles. Le droit, c’est-à-dire la justice, s’impose irréductiblement à celui qui s’inscrit dans le cadre de l’Alliance. Alors donc, attention à la complaisance partisane. Mais encore, au v. 4 : attention au droit dont est redevable même ton ennemi quand il est en détresse ! On se rappelle que l’âne et le bœuf sont les symboles de ce qui est le plus vital à toute famille. Donc si les animaux de ton ennemi sont en détresse, eh bien en tant qu’ils sont vitaux pour lui, tu lui DOIS assistance. Là encore, pas question de se laisser aller à l’aversion spontanée, toujours au nom de cette sainteté qui convoque les Fils d’Israël à lutter contre tous les comportements injustes : voilà ce que signifie être un peuple SAINT, un peuple À PART.

Au v. 6, retour au procès concernant les pauvres qui appartiennent au peuple des Fils d’Israël : Tu ne dévieras pas le droit de l’indigent ; comme au v. 2, il s’agit d’une déviance par le moyen du mensonge, ce que confirme le v. 7 ! Vraiment, dans l’Alliance, on fait une GUERRE SANS MERCI contre le mensonge, qui peut porter jusqu’à l’assassinat du juste et de l’innocent ! La sentence tombe comme un couperet : «  Moi, YHWH, Je ne justifie pas le coupable ! » Et au v. 8, haro sur la corruption. Et dans le droit fil des v. 1-3 qui débouchaient sur la considération de l’ennemi, les v. 6-8 débouchent, eux, sur celle du résident, c’est-à-dire l’immigré : celui qui vit au milieu du peuple sans faire partie du peuple. Or les notions d’ennemi et de résident sont liés : rappelons-nous que pour Pharaon, le résident, c’était l’hébreu qu’il considérait comme un ennemi potentiel. Ici c’est la même chose : de sorte que si même l’ennemi est sujet de droit — on vient de le voir —, a fortiori, le résident l’est tout autant. Le v. 9 parle ici d’oppression, c’est-à-dire du refus de lui faire droit, jusqu’à mentir pour le lui refuser. Là, on est vraiment dans le soubassement de ce que le Christ Jésus viendra accomplir, alors même que son époque connaissait de vraies tensions sectaires. Par exemple, vous avez des textes esséniens qui enseignent explicitement la haine de l’ennemi : les fils de la lumière doivent haïr les fils des ténèbres, dit le tout début de la Règle de la Communauté qui inspirera le Coran, avec le livre du Règlement de la guerre qui conjugue cette haine sur tous les tons… ! Or c’est précisément CONTRE cet enseignement que Jésus s’opposera : « Vous avez entendu : “Tu haïras ton ennemi”, eh bien moi je vous dis : “Aimez vos ennemis” ! » (Mt 5,43-45). Là, Jésus parle au nom même de la Torah qui interdit, dans notre chapitre, cette dénégation de justice vis-à-vis de ceux qui n’appartiendraient pas au peuple de l’élection : au regard de nos versets, un tel comportement sectaire est une annexion, et donc une perversion blasphématoire de l’élection. Donc vous voyez, ces versets sont loin d’être anodins.

Alors on continue la lecture. Retour au v. 10 sur le ShaBaT. On est toujours dans un développement du Décalogue. D’abord l’année Shabbatique, une notion qui n’est pas tout à fait nouvelle, puisqu’il était question, en Ex 21,2, de relâcher l’esclave israélite la 7e année de son esclavage. C’est la même idée : ce que tu possèdes — l’avoir —, tu ne le possèdes pas jusqu’à l’épuiser, même la terre. Pourquoi ? Parce que dans le fond, tu n’es pas le Maître du Monde. Tu n’es pas YHWH ! Or si YHWH, qui est le Maître du Monde, vit le ShaBaT — ça nous a été rappelé dans le Décalogue —, alors le peuple qu’Il s’est choisi et qu’Il convoque à la sainteté se doit d’agir à son niveau sur le modèle de YHWH, c’est-à-dire ne pas vivre dans le royaume du pur AVOIR, mais dans le royaume du TEMPS auquel préside le rythme du ShaBaT ; un rythme qui concerne chaque semaine, mais aussi les années. Cette idée d’année shabbatique sera amplement développée au ch. 25 du livre du Lévitique. Reste que si cette discipline est énoncée dès à présent, c’est pour insister sur sa dimension SOCIALE qui, elle aussi — elle surtout —, dans le peuple SAINT, ne doit pas tomber dans les pièges de l’AVOIR ! On l’a déjà dit et on le redira : gérer le peuple de l’Alliance, c’est inscrire sa vie dans le MYSTÈRE DU TEMPS de sorte qu’émerge en son sein ce qu’on appelle proprement l’HISTOIRE ! Aujourd’hui, l’histoire est devenue une sorte de journalisme événementiel du passé auquel on refuse toute finalité. Une sorte de barque qui vogue au hasard de l’évolution des mentalités, mais surtout de manière complètement anonyme et sans direction précise. Or le résultat est là : le mystère du Temps disparaît au profit de l’utilitaire ; le mystère de l’ÊTRE disparaît dans les prisons de l’AVOIR, de sorte que l’homme et la Création sont réduits à l’état d’outils de production et de consommation, qui ne sont qu’une forme élaborée d’esclavage dont YHWH, notamment par le peuple qu’il met à part, veut LIBÉRER les hommes en leur restituant ce que le péché veut leur dérober : le mystère du TEMPS.

Donc on voit bien la pertinence de cette ToRaH qui est en train de se mettre en place, qui ne se contente pas d’énoncer des principes généraux mais veille à concrétiser ses propos. Des propos qui concernent toute la Création : non seulement les hommes, mais aussi la terre — en termes d’année shabbatique —, et les animaux domestiques. Voyez : ça, c’est une dimension que les catholiques et les protestants ont perdue, et c’est très dommageable. Nos frères orthodoxes sont bien plus attentifs à la dimension cosmique de la révélation, et de ce point de vue, ils sont les plus fidèles à la ToRaH. Pourtant, ce lien entre la création et la libération des hommes est explicite dans le Nouveau Testament. Rappelons-nous saint Paul : « La création attend avec impatience la révélation des Fils de Dieu ! » (Ro 8,19) Eh bien, ça commence par cette dimension concrète de la ToRaH : le bouf et l’âne autant que les serviteurs et les servantes, autant que les résidents étrangers qui vivent au sein du peuple élu, tous sont appelés à inscrire dans leur existence le Mystère du Temps, la dynamique de l’HISTOIRE qui est une histoire sainte, à part, c’est-à-dire une histoire de LIBÉRATION dont YHWH est les hérauts.

Bref. Alors avec le v. 13, on arrive à la fin des premières prescriptions de l’Alliance. De fait, ce verset signe une grande inclusion avec le début du code de l’Alliance, en Ex 20,22-23, avec la reprise de l’interdiction de la vénération d’autres dieux que YHWH. Que nous dit cette inclusion ? Simplement que la collection d’interdits qu’on vient de lister ne détermine rien d’autre que les actes qui signent la SORTIE DU CADRE de l’Alliance, qui menacent de faire retomber le peuple élu dans l’esclavage, et avec lui d’anéantir l’espérance de toute la CRÉATION ! Rien que ça ! Or la première chose à laquelle il faut impérativement veiller, c’est de ne  pas renier l’acte LIBÉRATEUR initial opéré par YHWH, et donc ne pas oublier YHWH en se tournant vers d’autres dieux. Il ne faut même pas avoir leur nom à la bouche ! Ce que Jésus validera on ne peut plus clairement en disant : « C’est ce qui sort de la bouche de l’homme qui rend l’homme impur ». Vous voyez, Jésus est constamment en train de se référer à la Torah. Il n’invente rien. Simplement, il la porte à son accomplissement en replaçant toute cette législation SAINTE sous le patronage de l’amour, du DON de soi rendu possible dans la puissance de la Résurrection, c’est-à-dire de la victoire définitive de la Vie sur la mort.

Alors : relisez bien tout ce passage en vous rappelant qu’il s’agit d’une législation basée sur la jurisprudence, c’est-à-dire qu’on ne part pas des lois générales, mais des situations concrètes, vécues sur le terrain. Mais du coup, les principes généraux résumés dans le Décalogue n’en ont que plus de poids ! Ils s’enracinent dans le concret de la vie de l’homme, dans sa CHAIR ! De sorte que si nous, chrétiens, nous ne pratiquons pas à strictement parler ces différentes lois particulières attachées au peuple des Fils d’Israël, néanmoins, ça ne nous empêche pas de nous inscrire bel et bien dans la juridiction générale que visent concrètement ces lois, à savoir l’attachement au seul VRAI DIEU ; le DIEU SAUVEUR qui nous convoque à une moralité de haute tenue, dans la conscience d’être mis à part au milieu des nations ; ce qui se reconnaît à travers la magnanimité à l’égard des ennemis, l’amour de la vérité, la défense de l’innocent et de l’étranger, l’incorruptibilité, le refus de mettre la main sur la création et le rejet des idoles, mais aussi l’investissement charnel de la dimension TEMPORELLE à travers la pratique, non plus seulement du Shabbat, mais du dimanche vers lequel le ShaBaT est tout entier tendu, comme le 7e jour de la Création est tout entier tendu vers l’avènement du 8e JOUR… Formulé sous la bannière du commandement de l’amour véritable, un chrétien, quelle que soit sa culture, valide absolument tout. C’est ce mouvement qu’il faut bien saisir, parce que sous cet angle, le Christ Jésus porte bel et bien la Torah de Moïse à son accomplissement : la ToRaH montre le chemin, non pour l’accaparer, mais pour l’ouvrir, à travers le Christ Jésus qui, pour le coup, EST ce CHEMIN de vie et de liberté ; à toutes les cultures et à toutes les nations. Autrement dit, pour arriver à la qualité de cette sainteté, il a fallu passer par les lois particulières de l’Alliance dont nos frères juifs restent tributaires. Mais en tant que chrétiens, non juifs, en tant que GoYîM craignant YHWH par Jésus ; ou craignant le Père par son Fils si on préfère, nous avons été greffés sur la ToRaH, dont la sève qui l’anime mystérieusement depuis la fondation du monde, l’AMOUR de YHWH, ouvre le mystère du TEMPS désormais à tous les hommes !

Voilà. Nous verrons la suite du chapitre 23 la prochaine fois. D’ici là, je vous souhaite une bonne lecture.

Je vous remercie.