09-12-2015

[Ex] 53 - Les lois sur le meurtre

Exode 21:12-36 par : le père Alain Dumont
Le Décalogue disait : "Tu n'assassineras pas !". Certes. Mais concrètement, comment fait-on pour gérer les cas où, malgré tout, un assassinat a été commis ? Et quand quelqu'un meurt par accident à cause d'une bête domestique ? Le propriétaire est-il en cause ?
Duration:15 minutes 4 secondes
Transcription du texte de la vidéo :

(Voir la vidéo : http://www.bible-tutoriel.com/les-lois-sur-le-meurtre.html?mode=read)
Tous droits réservés.
Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutorielhttp://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
___________________________________________________________

Bonjour,

Nous poursuivons la lecture du CODE DE L’ALLIANCE, et après la législation sur l’esclavage, Moïse traite la question du meurtre, à partir du v. 12. Alors je vous rappelle : on est vraiment dans le développement du Décalogue. De la même manière qu’il y est question de l’esclave à propos du Shabbat — même ton esclave doit cesser le travail le jour de Shabbat, dit le Décalogue —, il y est aussi question de meurtre avec le 6e commandement : « tu n’assassineras pas ! ». Ok. Seulement voilà, Il y a la loi, et après, il y a L’APPLICATION de la loi, et là, ça n’est pas toujours si simple ! D’où la nécessité concrète, charnelle, de légiférer. Et rien que cette nécessité nous oblige à sortir d’une lecture purement intellectuelle. Quand on dit : « Je lis l’Ancien Testament pour voir ce qui est dit de ceci, de cela », on se méprend ! La Torah ne « dit » rien, au sens où son objet n’est pas un discours comme le sont la charte des Droits de l’homme, ou le Manifeste du Parti Communiste. N’importe quel bureaucrate est capable de construire de beaux discours, mais c’est autre chose d’accompagner l’humanité dans sa chair ! Et là, de toutes les lectures que j’ai pu faire dans ma vie, je n’ai jamais trouvé mieux que LA TORAH, évidemment, en tant que chrétien, illuminée par la Résurrection du Christ Jésus. Donc voyons non pas « ce que dit la Bible sur le meurtre » — rappelez-vous la blague qui raconte un jeune garçon chrétien qui revient de la messe en disant à sa mère : « Le prêtre, il a parlé du péché aujourd’hui ! — Ah oui, dit la mère, et il en a dit quoi ? Il est contre ! ». Eh bien c’est la même chose ici : la Torah est « contre » le meurtre, et après ? Comment la question du meurtre est CHARNELLEMENT traitée.

Eh bien voici : la ToRaH nous dit que le meurtre est le deuxième nœud qu’il faut défaire quand on veut construire un peuple, juste après celui des rapports entre les plus forts et les plus faibles, entre les Maîtres et les esclaves. Et là, le v. 12 est sans appel : en substance : « Tu donnes la mort, tu meurs ! » Radical ! Pourquoi ? Il suffit d’aller lire le ch. 4 de la Genèse : le meurtre détruit la fraternité ! D’autre part, on retrouve là le cœur de la justice immanente : Œil pour œil, dent pour dent. En toute justice, tu subiras le mal que tu fais subir à l’autre. Déjà là, on y réfléchit à deux fois. Ce n’est peut-être pas très vertueux, mais au moins, on limite les dégâts, ce qui est un premier pas. Pas sûr d’ailleurs qu’on en soit tellement plus loin 3000 ans après…

Alors toujours le même procédé : tout comme les v. 2 à 11 tentaient d’ouvrir au maximum la porte de la liberté inhérente à tout homme à travers des cas concrets, on distingue ici deux cas : le meurtre prémédité et le meurtre non prémédité. Pour le premier, aucun recours. Dans le second, le v. 13 évoque ce qu’on appelle des « villes refuges », pour protéger le meurtrier involontaire de la vengeance du sang. La vengeance du sang est une obligation faite au parent proche de venger le sang versé en tuant le meurtrier (Nb 35,24). C’est ce qu’on appelle la loi du Go’eL : il faut racheter le sang répandu. On verra, à la fin du livre des Nombres, que Moïse demandera à Josué d’instituer 6 villes refuges lors de l’installation en Canaan (Jos 20). Dans ces villes, le meurtrier était sauf. À la condition évidemment qu’il y reste toute sa vie ! C’est une forme d’emprisonnement. En revanche, pour le meurtre prémédité du v. 14, aucun refuge, pas même celui du sanctuaire qui abrite le fameux autel !

Les v. 15-17, eux, définissent trois sentences de mise à mort toutes trois liées entre elles. Pourquoi ? Parce que si vous lisez les v. 15 et 17, vous voyez bien qu’ils forment une inclusion qui noue entre eux ces versets. Que nous dit cette inclusion ? Que c’est DANS LE RAPPORT AUX PARENTS que se construit la relation à autrui. ici encore, on a un développement du 5e commandement qui va de l’agression physique à l’agression verbale — attention ! « Maudire », dans la Bible, est un terme très fort ! Dire le mal, c’est plus grave que frapper ! Frapper, c’est un acte ; malheureux, certes, mais c’est un acte circonscrit dans le temps. Maudire, c’est pire, parce que c’est inscrire le mal dans la durée. Donc, du v. 15 au v. 17, on a une progression de la gravité. Et au centre, l’interdit de rapt : c’est une reprise du 8e commandement qui interdit le vol, c’est le même mot ici qu’on traduit par rapt. Cette sentence est au centre, comme pour nous dire que celui qui frappe son père ou sa mère continuera par le rapt ; et ce faisant, il renie sa parenté, c’est-à-dire qu’il parjure l’Alliance qui est inscrite dans la succession des générations. Et donc, à terme, il maudit sa parenté ; il fait porter sur elle le malheur.

Les v. 18-19, eux, sont admirables de sagesse ! On ne peut être qu’édifié ici au regard du soucis de justice que véhiculent ces versets ! Là, on imagine tout à fait Moïse donnant aux juges du peuple les critères de discernement pour cadrer la vie au quotidien. Nos anciens étaient loin d’être des barbares ! En tout cas, la chose est claire : dans le cas où la victime ne meurt pas, elle a droit à un dommage pour coups et blessures.

Les v. 20-21 reviennent aux coups mortels, mais cette fois vis-à-vis d’un esclave ou d’une servante. Là encore, ceux-ci sont protégés par le droit. Par quoi on nous dit avec clarté qu’un esclave n’est en rien un sous-homme ! Rien à voir encore une fois avec l’esclavage romain ou grec, ou celui qu’institueront les premiers califes de l’Islam, ou encore celui qu’organiseront les esclavagistes négriers. Le fait qu’un esclave meure sous le coup d’un mauvais traitement est la signature d’un homicide volontaire, point final. En revanche, si les coups laissent la vie sauve, ne serait-ce qu’un jour ou deux, on ne peut plus dire que le meurtre est volontaire. Ici, pas de ville refuge nécessaire. En revanche, le maître en sera pour son argent ! Il y a quand même des dommages à réparer. Peut-être que ça nous choque, mais regardons dans nos propres vies les coups que nous assénons aux autres et qui les tuent en quelques jours, ne serait-ce que par le couperet de nos sentences sans appel. La personne ne meurt pas sur le coup, mais deux jours après, elle est à terre… On ne l’a pas « fait exprès », comme on dit. N’empêche que les dommages sont là !

Les versets 22-27 livrent ensuite la fameuse « Loi du Talion ». Avec toujours la même séquence : d’abord ce qui concerne tout homme — c’est-à-dire tout Fils d’Israël libre —, et puis ce qui concerne l’esclave. Dans le prolongement de ce qui précède, on franchit un autre seuil : la mort causée par imprudence. Et la ToRaH de partir, comme toujours, d’un cas concret de jurisprudence qui amène à l’énonciation de cette loi. Alors bien sûr : la Loi du Talion n’est pas spécifiquement biblique. Elle se retrouve partout autour de la Méditerranée et dans le Moyen-Orient. On la trouve même dans un texte du Code de Hammourabi, qui date du XVIIIe siècle avant J.-C., qui part d’ailleurs du même exemple. Il n’empêche. Elle est assimilable par le cadre de l’Alliance, et doit donc être posée explicitement pour le peuple. Et contrairement à ce qu’on croit encore trop souvent, cette loi est loin d’être cruelle ! Tout au contraire, elle vise à substituer à la vengeance personnelle, qui dégénère inévitablement, une peine publique proportionnelle au tort qui a été causé. Donc en définitive, la loi du Talion est une loi de limitation de la vengeance. Maintenant, en pratique, vous ne la verrez jamais appliquée dans la Bible, sauf en cas de meurtre volontaire. Mais le principe, qui est celui de la justice immanente, doit rester posé comme un rempart à l’escalade de la violence. C’est un premier pas, essentiel, avant d’aller plus loin. Maintenant, remarquons que les v. 26-27 appliquent cette loi aux esclaves — ce qui, là, est unique, parce que toutes les autres législations du talion s’appliquent à des hommes libres —. Ici, la ToRaH affirme une nouvelle fois que l’esclave ou la servante, dans l’Alliance, sont des personnes à part entière, et pour qui, de l’œil jusqu’à la dent, c’est-à-dire du plus utile au moins utile, pour ainsi dire — vous perdez une dent, il en reste encore 31, alors que perdre un œil, c’est autre chose ! —. Et en ce qui concerne ces sujets de l’Alliance, ce qui leur est amputé a pour prix leur retour en liberté. Donc comprenons qu’il y a là une vision fine du sens de la justice ; plus fine que toutes les autres législations de l’époque.

La suite, à partir du v. 28, peut alors surprendre. En quoi cette histoire de bœufs peut-elle concerner la vie morale du peuple de YHWH ? Eh bien, en tant que le bœuf est l’animal domestique par excellence. Un peu comme l’automobile aujourd’hui, les accidents n’étaient pas rares, quand ils n’étaient pas mortels. Donc parler du bœuf à l’époque, c’est comme parler de la voiture aujourd’hui : tu fais attention de la manière dont tu le conduis ! Prenez vraiment le temps de lire ces versets : ils nous plongent au plus concret de la vie, et c’est dans le concret que se vérifie l’authenticité de la vie morale ; pas dans le pur énoncé des principes. Et comme toujours, on n’oublie pas le sort de l’esclave dont le maître est responsable, et qui devra payer le prix du dommage.

Dans le même sens, les v. 33 à 36 font référence aux deux bêtes qui font partie de l’environnement de l’homme à cette époque. Le bœuf sert au labour, l’âne au battage, ou comme bête de somme… Et là encore, vous réentendez le Décalogue, qui parlait du bœuf et de l’âne à propos du Shabbat. Vous voyez : on est vraiment dans une dynamique globale de la vie quotidienne à laquelle les animaux domestiques participent. C’est dire leur lien à leur propriétaire, et donc les dommages dont, à leur tour, il peuvent faire l’objet à l’occasion. Et encore une fois, c’est ça, la Bible : non pas simplement des considérations idéologiques, mais la gestion fine du quotidien, dans lequel il nous faut faire l’effort de rentrer. Ne serait-ce qu’à notre époque urbanisée à outrance, pour ne pas perdre contact avec le réel le plus rural qui soit. Le rural fait partie de nous : c’est lui qui nous maintient en lien explicite avec les rouages de la Création qui continuent d’habiter les problématiques humaines. Les gens de la ville que nous sommes ne doivent jamais l’oublier. Et tout ça, c’est du spirituel ! Mais pas du spirituel angélique… Du spirituel concret, incarné, où l’homme est convoqué à ne jamais négliger l’espace auquel il appartient et dont il a la garde au profit de la vie.

Le dernier verset s’articulant sur le chapitre suivant, nous le verrons la prochaine fois.

D’ici là, je vous souhaite une bonne lecture,

Je vous remercie.
_____________________________________________________________________