Les Fils d'Israël sont maintenant libérés de l'esclavage en Égypte. Ils ont été rachetés par HaShèM.
Au bout de trois jours de marche dans le désert, ils arrivent enfin à une oasis... mais voilà que ses eaux sont amères. Un murmure commence à gronder.
Transcription du texte de la vidéo : Tous droits réservés.Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article______________________________________________________________Bonjour,
Nous sommes désormais de l’autre côté de la Mer des Roseaux, toujours au ch. 15, et voici que le peuple parvient à l’oasis de MaRa. C’est à trois jours de marche dans le désert de ShuR, c’est-à-dire le désert qui est au Nord de la Péninsule du Sinaï. C’est dans ce désert qu’avait fui Agar, la mère d’Ismaël, suite à son arrogance face à SaRaH, la femme d’Abraham.
Et là, reconnaissons que c’est très fort de la part du récit. Spontanément, dans l’ambiance conte de Grimm, on se serait attendu que tout aille bien, que tout se mette en place pour que le peuple s’organise, maintenant qu’il est libre. Mais non ! Tout d’un coup, on n’y comprend plus rien : à peine le peuple, en arrivant à MaRa, découvre que l’eau n’est pas potable, et hop : il murmure contre Moïse ; celui-là même en qui il vient de mettre sa foi, comme disait la fin du ch. 14 ! Et c’est là qu’on voit que le récit N’EST PAS UNE INVENTION ! Il nous dit quelque chose de très simple, et qui nous touche de plein fouet : tant que les choses vont bien, on se dit que le bonheur est acquis ! Et puis vlan, voilà une épreuve à laquelle on ne s’attendait pas, et ceux-là même en qui on avait mis sa foi deviennent les boucs émissaires !
Eh oui, parce qu’ils n’ont pas encore compris que ce qui importe n’est pas le miracle, mais le SIGNE, OTh ; et qu’un Signe est d’abord destiné à ÉDUQUER, à responsabiliser. Le Signe n’est pas à lui-même sa propre fin, servant à combler les manques, à satisfaire les besoins, à rassurer à travers la maîtrise totale que le divin est censé assurer. Parce que là, le divin est alors réduit à pas grand-chose ; il est réduit à une idole ! Son action n’est plus perçue comme un signe destiné à être lu, interprété pour nous permettre de nous mettre debout et d’aller de l’avant. C’est la réaction des bébés, ou des enfants gâtés. C’est aussi ce que nombre de chrétiens imaginent lorsqu’ils font baptiser leur enfant, comme ils disent, pour que « DIEU les protège ». Ils n’ont pas tort sur le fait que DIEU protège, mais ils ont tort sur la manière idolâtre d’envisager une telle protection. Car DIEU n’est pas à notre service : c’est nous qui sommes au sien, au service libre de la VIE. Et là, l’exigence est à son sommet.
En d’autres termes, oui : le Seigneur est là pour ouvrir le chemin du Salut, de la Délivrance Finale. Mais en même temps, cette présence s’inscrit dans une distance. Pourquoi ? Parce que ce n’est que par la distance qu’il peut me parler et me commander, c’est-à-dire exiger que mon existence, que mes actes soient absolument au service de la VIE. Et la distance suppose qu’il ne soit pas là où je l’attendrais, qu’il me surprenne et continue à m’interpeller au-delà de mes attentes, de mes prévisions et de mes besoins.
Redisons-le : l’important n’est pas ce qui s’est passé, même si on peut envisager qu’une traversée de la Mer des Jonc soit explicable historiographiquement. Car le danger est de se laisser fasciner par la puissance divine dans une foi sans discernement qui attend tout de Dieu, faute de quoi elle le rejette. L’important est que le Signe seul reste, de sorte que DIEU se retire de l’histoire, fasse Shabbat comme on nous le dit à la fin du récit de la Création, pour appeler à l’homme à se mettre en route vers Lui, à Le chercher non pas à travers des techniques spirituelles — la méditation est très en vogue aujourd’hui, et ne vise qu’à une technique d’élévation de soi pour s’extirper du monde —, mais tout simplement à travers une responsabilité pleinement et entièrement assumée, une responsabilité d’adulte qui nous plonge au plus secret de l’âme d’un monde en croissance, par-delà les fantasmes d’enfant.
Au chapitre suivant, nous entendrons DIEU dire à Moïse : « Voici que je me tiens là-bas debout devant toi » (Exode 17,6). Et le Midrash Mekilta, dans une grande profondeur, interprète : « Je suis là, devant toi, dans tout lieu où tu découvres la trace des pas de l’homme. » Tout est là ! Vous voyez ? C’est ça le Signe : le miracle a disparu, mais le Signe demeure. Comme si la présence divine se tenait encore debout devant nous – était encore accessible -, non plus dans le miracle ou dans l’évidence perceptible, mais dans le retrait où elle laisse place aux pas de l’homme, à son avancée dans l’histoire, à sa responsabilité propre et irréductible. Celui qui est capable d’entendre ainsi la présence de ADoNaÏ au cœur même des traces de l’homme et de son action ; celui-là peut trouver de quoi transformer toutes les eaux amères en eau potable. Et il peut transmettre la Torah en vérité, en nous avertissant qu’elle peut être à la fois occasion de régression ou de progression, de mort ou de vie, et qu’il n’y a là qu’une question de choix : « Vois : je donne devant toi, la vie et la bénédiction ; la mort ou la malédiction. Choisis la VIE ! » C’est ce qui résumera toute la traversée du désert lorsqu’il s’agira de le quitter pour entrer sur la Terre de la Promesse, en Dt 30,15.
Après le temps de la libération et de l’exultation, vient le temps de la marche. Le ch. 15 s’est terminé par la première Oasis, Mara, ce qui est le terme hébreu pour dire « amer ». Première épreuve : tout à coup, l’espérance qui animait le peuple se heurte à un écueil : HaShèM, le DIEU de Moïse, semble ne pas être au rendez-vous. « Comment ? Nous avons marché trois jours et la première Oasis qu’on rejoint, l’eau est imbuvable ? ! ? Mais c’est quoi ce truc ? ! ? » Et là, c’est extraordinaire d’humanité : « On t’a fait confiance, on est parti, on t’a écouté, et toi, tu ne tiens pas tes engagements ! Au moment où j’ai besoin de toi, t’es pas là ! Pourquoi j’t’ai suivi ? ! ? » Etc. Et c’est exactement vous et moi ! « Oui ! Comment le Seigneur peut me faire ça ! Qu’est-ce que j’ai fait au bon DIEU pour mériter ça ? »
Et là, la réponse est claire : « Écoute la Parole du Seigneur et mets en pratique ! Je suis HaShèM qui guérit ! » En d’autres termes : « OK : tu traverses une épreuve et ton premier réflexe, c’est de te plaindre mais, maintenant, au boulot ! Et vous entendez ? Ce boulot ne consiste pas à mettre en œuvre des valeurs, quelles qu’elles soient, mais à ÉCOUTER la voix du Seigneur. Et ÉCOUTER, ce n’est pas seulement entendre, mais c’est chercher à comprendre. Ce que Jésus formulera très justement ainsi, en Lc 11 : « Qui demande reçoit ! Il reçoit quoi ? De chercher pour trouver — c’est-à-dire scruter la Torah pour obéir au Seigneur — ; et quand il a trouvé, il faut encore frapper pour qu’on nous ouvre. Donc le Seigneur est en train de donner la direction qui sera désormais celle que devra prendre le peuple élu : il faut scruter la Parole de DIEU, et alors les eaux amères deviendront des eaux, non seulement potables, mais désaltérantes.
Bon. Il n’est pas dit que c’est ce qu’ils font d’emblée, mais enfin le « cadre » est donné, qui n’est autre chose que le cadre de l’Alliance. Et encore une fois, c’est important, parce que c’est ce cadre qui sera rappelé tout au long du périple, et jusqu’à la fin, en Dt 30 : « Si tu écoutes, tu vivras ! » Et écouter, en hébreu ShaMaH, c’est obéir. C’est tout à fait explicite ici comme en Dt 30. Sauf qu’entre les deux, il y a tout le difficile apprentissage de cette mise à l’écoute, qui est dans le fond le véritable enjeu de l’Exode. Et si les Fils d’Israël doivent traverser cet Exode, c’est qu’il nous faut tous le traverser pour apprendre à écouter.
16Puis on nous dit, au début du ch. 16, que les Fils d’Israël passent de Mara à Élîm. Difficile de localiser exactement. Quoi qu’il en soit, si on suit « La Bible par les Cartes » de Aharoni et Avi-Yonah, on reste dans le Nord pour arriver dans le désert de Çîn, au Nord Ouest de la péninsule du Sinaï. Vous voyez, on est loin de la route traditionnelle qui descend le long de la rive Ouest de la Mer Rouge pour descendre à ce qu’on appelle aujourd’hui le Mont Sinaï.
Bref. Voilà donc un mois et demi que le peuple marche. Or avancer à environ 3 000 personnes avec en plus des troupeaux, ça ne peut pas être rapide ! Donc voilà que les Fils d’Israël commencent à murmurer contre Moïse et Aaron — un terme très fort qui dit la rébellion — commencent à regretter le temps de l’Égypte… Pourquoi ? Alors c’est là qu’il faut être un peu subtile.
D’abord, noter qu’il y a ici comme une contradiction : ils ont des troupeaux (on nous l’a précisé en Ex 12,37), mais ils viennent trouver Moïse en disant qu’ils vont mourir de faim… Qu’est-ce que ça veut dire ? De quoi font-ils mémoire ? Ils font mémoire d’avant leur libération, où l’Égypte, tout en les malmenant, les nourrissait pourtant de marmites de viande et de pain. Or l’Égypte, c’est Pharaon. Les Fils d’Israël sont donc en train de dire qu’avant, Pharaon les nourrissait. Donc la question n’est pas : « Qu’est-ce que nous allons manger ? » mais : « Qui va nous donner à manger ? », et c’est en fait d’une importance première ! Ils ont donc parfaitement raison de poser cette question !
Qu’est-ce qu’elle signifie ? Pharaon les nourrissait non pas parce qu’il était généreux, mais, à part le culte dont il était le Grand Prêtre, et à travers lequel il maintenait l’harmonie de l’univers, et permettait, selon la croyance égyptienne, la crue du Nil et toute la vie agricole qui lui était associée. Maintenant que Pharaon n’est plus le pourvoyeur ; maintenant qu’on n’est plus dans les bonnes grâces du Nil, la question se pose nécessairement : « D’où va venir la nourriture ? » Vous voyez ? La question n’est pas qu’ils avaient faim, mais c’est la question de l’avenir qui s’ouvre devant eux : « Avant, on était esclave, mais on savait qui nous nourrissait. Maintenant, on est libre, mais qui va nous nourrir ? »
Autrement dit, en Égypte, on vit sous la loi de l’Égypte, mais l’Égypte nous nourrit. Dans le désert, on vit sous la Loi de AdoNaÏ, le DIEU de Moïse, mais qu’est-ce qui nous prouve qu’il va nous nourrir ? » C’est intéressant, parce qu’on trouve là le principe universel qui anime le jeu politique : c’est celui qui nourrit qui est autorisé à poser la loi, et personne d’autre. Pourquoi l’enfant obéit à ses parents ? Parce qu’ils le nourrissent. Pourquoi un clan obéit à son chef ? Parce qu’il le nourrit. Pourquoi un peuple obéit à son roi ? Parce qu’il le nourrit. Alors vous me direz : « Pas seulement ! » C’est entendu, mais nous sommes là dans les fondamentaux. Retirez ce fondement, et vous avez la révolution. À cela, il faut ajouter que la nourriture n’est pas seulement le fait de remplir le tube digestif : la nourriture, c’est le repas. Et le repas, c’est ce qui instaure charnellement les liens entre les convives, qu’il s’agisse de la famille, du clan ou du peuple. Et c’est bien la raison pour laquelle il n’est aucune culture qui, à la base, ne soit d’abord une culture du repas. Alors c’est sûr que quand on mange à sa faim tous les jours, on oublie ce fondement ; et même on le méprise et on le pervertit en malbouffe, comme disait Jean-Pierre Coffe. Mais quand on est dans le désert, croyez-moi, on ne l’oublie pas ! Je vous ferai une vidéo entièrement consacrée à ce principe fondateur. Pour l’instant, acceptons-le comme tel.
Bref. Quand donc, au v. 2, on vous dit que le peuple murmure contre Moïse et Aaron, le verbe est très fort : c’est le murmure de la révolte. Le peuple cherche son
leader. Alors vous me direz : « Pourtant, il y a eu les frappes en Égypte, et la traversée de la Mer des Joncs. Que leur faut-il de plus ? » Oui, bien sûr, mais ces signes étaient d’un instant. Ils ont été efficaces en leur temps, mais maintenant qu’on est dans le désert, ils ne nous servent plus à rien… En d’autres termes : « Ok, AdoNaÏ est un DIEU libérateur et MoÏse est son serviteur. Mais est-ce qu’Il est un DIEU nourricier ? » D’une certaine manière, c’est la question de tout nouveau-né : Ok, tu m’as fait naître, mais est-ce que tu sauras me nourrir après ? Donc en fait, c’est proprement la question de la VIE. Et c’est bien pour ça que c’est une vraie question : c’est la question d’un peuple qui vient de naître. Alors ça c’est un premier cran.
Poursuivons la lecture : AdoNaÏ promet la fameuse « Manne », « MâN Hou », comme diront les Fils d’Israël au v. 15. C’est le fameux « pain descendu du ciel ». Plus précisément, ce qu’on traduit par « pain », est ici l’hébreu LéKhèM, désigne en fait quelque chose de beaucoup plus large que le simple « pain » ; ou en tout cas, c’est le pain, mais en tant que nourriture de base qui signe l’appartenance à une culture. De la même manière, si vous voulez, que la nourriture est fondamentalement le riz en Asie, le mil dans certains pays d’Afrique, la baguette en France ou la Pomme de Terre en Belgique. On ne mange pas que ça, il y a aussi bien sûr des légumes et de la viande, mais il n’empêche : aucun légume et aucune viande ne se mangent sans ce pain, sans cette pomme de terre, ce riz ou ce mil, selon la culture à laquelle vous appartenez et qui dit charnellement à quel peuple, à quelle culture vous appartenez.
Mais si on a bien compris ce que nous avons dit, une autre réalité est attachée à ce pain, et c’est la loi. Encore une fois : à qui est-ce que je vais obéir ? À celui qui me donne mon « pain », au sens de LeKheM. C’est exactement ce que redit chaque chrétien chaque fois qu’il récite le Notre-Père : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ». Ça n’est pas une prière païenne qui demande un pain matériel ! C’est la prière fondamentale d’un peuple qui dit à DIEU qu’il accepte de se mettre sous sa loi. En l’occurrence sous la loi du Père, raison pour laquelle on dit juste avant « Que ta volonté soit faite ». Sous entendu : « Si tu veux que ta volonté soit faite, alors donne-nous notre pain de ce jour parce que nous ne pouvons obéir qu’à celui qui nous donne le pain qui nous façonne comme un peuple. » Alors quand saint Jean nous dit au ch. 6 de son évangile, que ce pain, ce LeKheM, c’est le Christ en sa chair, là, on atteint un sommet absolument unique !
Donc, lorsque le peuple interroge Moïse, c’est en fait une question identitaire qu’il pose : « Qui sommes-nous ? » Et c’est aussi la question : quelle est la Loi qui va maintenant régir notre peuple ?
Donc maintenant, vous voyez où la Bible veut en venir : la question revient à demander : « Qui sommes-nous ? Qui nous garantit le pain, en tant que Fils d’Israël, et donc à quelle Loi allons-nous obéir ? Donc cette question du peuple n’est en rien un caprice ! C’est pourquoi le Seigneur répond : votre « pain », ce sera la manne, et c’est moi qui vous la donnerai chaque jour. C’est ce « pain » qui va marquer charnellement votre identité au désert. » Et donc c’est ce pain qui sera le signe — encore le Signe, Oth — à partir duquel AdoNaÏ, qui donne cette manne, va pouvoir légitimer sa Loi, sa Torah, au sein du peuple des Fils d’Israël. C’est ce que dit explicitement le v. 4 : « Le peuple ramassera le pain que je ferai pleuvoir chaque jour, car je veux l’éprouver pour voir s’il marchera ou non selon ma Torah. »
Bref. Vous voyez ? L’enjeu est on ne peut plus important à ce stade : le peuple, tout sauvé qu’il est, a besoin de savoir qui il est. Il a besoin de savoir à quel DIEU il va devoir obéir pour subsister dans le désert. Et la question est tellement prégnante qu’elle se reposera dramatiquement à propos du fameux Veau d’Or. Mais nous n’en sommes pas là.
Vous pouvez lire à présent le début du ch. 16. Nous verrons la suite la prochaine fois.
Je vous remercie.
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