Après que le Seigneur ait coupé les ponts avec l'Égypte, Moïse et le peuple entonnent un immense chant de victoire.
Transcription du texte de la vidéo : (Voir la vidéo : http://www.bible-tutoriel.com/un-chant-de-victoire.html) Tous droits réservés.Pour une citation, mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
______________________________________________________________Bonjour,
Nous lisons aujourd’hui le Cantique de Moïse qui occupe la plus grande partie du ch. 15 de l’Exode. Un cantique, c’est un poème biblique comme il s’en trouve de nombreux, du même style que les Psaumes, sauf qu’il n’a pas été écrit par David. Donc, ce ch. 15 contient le PREMIER Cantique de la Bible, ce qui est d’autant plus important à remarquer qu’il fait précisément le lien avec le DERNIER cantique de la Bible, dans le livre de l’Apocalypse ! On en reparlera, mais il était important de le noter dès à présent.
Alors, De quoi est-il question dans ce cantique ? Il y est question de JOIE ; une JOIE qui naît de la victoire de la Vie sur la mort. Et ce cantique constitue en fait le moment LE PLUS IMPORTANT DE TOUT L’ÉPISODE de la sortie d’Égypte ; plus important même que le miracle de la traversée. Pourquoi ? Toujours à cause du même problème : spontanément, en bons païens que nous sommes, nous restons les yeux rivés sur le prodige alors que nous devrions décrypter le SIGNE qui est DERRIÈRE le prodige. Un peu comme quand les anges, après l’ascension du Christ, disent aux Apôtre : « Pourquoi regardez-vous le ciel ? » Vous voyez ? L’important n’est pas de rester fixé sur l’événement qui vient de se produire ; comme si on voulait faire un arrêt sur image et le garder pour soi. Parce qu’à proprement parler, le souvenir n’est pas fait pour être gardé. D’ailleurs on ne peut même pas le transmettre ! On peut montrer les photos d’un événement passé, mais le souvenir ne deviendra jamais celui de nos enfants ou de nos proches ! En revanche, si une émotion forte est attachée au souvenir ; si un SIGNE est attaché au souvenir, alors ce SIGNE va nous faire passer à un tout autre registre : celui de la MÉMOIRE, et là, c’est autre chose ! Parce que la MÉMOIRE, c’est précisément ce qui se transmet. Ce que nous transmettons, ce n’est pas le souvenir, mais c’est le SENS, le SIGNE dont l’événement est porteur, et qui pourra éventuellement composer le berceau et le fondement de la famille ; et ce fondement pourra être transmis, en tant que MÉMOIRE, et non en tant que souvenir, de génération en génération.
Eh bien : le rôle du Cantique, comme pour les Psaumes d’ailleurs, c’est précisément d’expliciter le SIGNE qui appartient à l’événement qui vient de se dérouler. C’est par le Cantique qu’on va pouvoir FAIRE MÉMOIRE de l’événement miraculeux de la sortie d’Égypte. Et nos frères juifs le savent très bien ! Par ex., le Shabat au cours duquel ils lisent ce chapitre ne s’appelle pas : "Shabat de la Mer des Roseaux" mais le "ShaBaT ShiRa”, le ShaBaT du Cantique. ShiR, c’est le Chant, comme dans ShiR HaShiRîM, le Cantiques des cantiques.
Reste qu’en même temps, ce cantique nous agace, parce qu’il célèbre la destruction de l’ennemi ! Alors on est plus ou moins à l’aise : est-ce que la Bible — pire : est-ce que YHWH encouragerait la violence ? Bien sûr que non ! Mais en revanche, YHWH est un INCONDITIONNEL DE LA LIBERTÉ ! Donc, celui qui, librement, fait allégeance à la violence jusqu’au point de non-retour, YHWH le prend à son propre jeu ; non sans avoir, plus de 10 FOIS, tenté de l’avertir pour qu’il se convertisse — c’est le sens des 10 frappes —. Ce que dit la Sortie d’Égypte, c’est que YHWH impose une limite à ce pseudo-pouvoir de la force : je vous rappelle que MiTzRaÏM, le nom hébreu de l’Égypte, signifie précisément LIMITE, FRONTIÈRE. Or YHWH veut que l’homme puisse sortir de cette limite, qui est une limite mortifère. Celui qui utilise la force au nom de ses dieux se gonflera peut-être un temps de ses victoires en tant que “maître” — rappelez-vous Hegel, que nous avons évoqué lors de la dernière vidéo. Il éructera sa haine comme la bête à 10 cornes de l’Apocalypse, mais il restera enfermé dans ses limites et il sera pris à son propre piège, à un moment ou à un autre. En attendant, YHWH, lui, travaille à libérer ceux qui s’attachent à lui et à son serviteur. Et la victoire de YHWH, en elle-même, justifie et appelle la JOIE. Personne ne se réjouit de sa défaite, mais on a le droit de se réjouir de ce que YHWH ait réduit le mal à l’impuissance !
Mais, une fois qu’on a dit ça, il faut aller plus loin : ce cantique est le gage qui va fonder l’espérance d’Israël au fil des siècles, parce que précisément, non pas comme une simple idée, mais en s’appuyant sur l’objectivité de l’événement de la Sortie d’Égypte avec Moïse ; ce cantique, donc, affirme — et voilà le SIGNE — que jamais ceux qui optent pour la loi du plus fort ne seront définitivement vainqueurs ! Peut-être qu’ils seront au pouvoir quelques dizaines voire quelques centaines d’années tout au plus. Mais quand le comble du mal sera atteint, DIEU entrera en scène, et là, comme dira Jésus à propos de l’Église, les puissances de mort ne l’emporteront pas. Où croyons-nous que les juifs ont puisé leur espérance, et même ont su garder la JOIE pendant tout le temps d’un Exil qui n’est toujours pas terminé depuis 2500 ans ? Et pendant la Shoah ? En apprenant précisément ce cantique par cœur et en le chantant chaque matin que DIEU fait se lever sur la terre !
Maintenant, pourquoi un chant ? Simplement parce que quand vous êtes en état de choc, il faut partager l’émotion ! Et quoi de plus porteur d’émotion qu’un chant ? Nos frères arméniens auront le même réflexe pour survivre au choc du génocide qui a voulu rayer de la carte le premier peuple chrétien de l’histoire. Il ne s’agit pas seulement d’évacuer leur stress : il s’agit de ne pas se sentir seul ; de porter ensemble le bouleversement que chacun ressent au plus profond de lui-même.
Alors oui, ce cantique nous laisse mal à l’aise, mais c’est peut-être parce que nous ne partageons pas suffisamment l’émotion qui y est inscrite ! D’autant moins que vous et moi ne connaissons pas les affres de la guerre. En revanche, qu’est-ce qui, aujourd’hui, enracine l’espérance de tous nos frères et sœurs chrétiens persécutés, déportés, égorgés, sinon l’espérance portée par ce Cantique de Moïse ? Et la liturgie, de ce point de vue, montre comme toujours une sagesse abyssale lorsqu’elle nous fait reprendre ce chant lors de la Vigile pascale. Ce n’est pas un chant de haine : c’est un chant qui affirme que DIEU ne laissera pas le mal déborder à l’infini. Et ne serait-ce que par solidarité avec ceux qui souffrent sous les coups de la véritable haine, qui les met à mort, la liturgie a raison de nous faire chanter ce cantique de JOIE et d’espérance précisément la Nuit où nous célébrons la victoire de la Vie sur la mort !
Pourtant, c’est vrai : cette victoire a été remportée sur la mort des Égyptiens. Et là, ça travaille la conscience du juste. Au point que le MiDRaSh — le MiDRaSh est un commentaire de la Torah qui se trouve dans le TaLMuD où a été compilée toute la tradition orale d’Israël jusque vers 500 après J.-C. — Le MiDRaSh, donc, nous raconte comment YHWH vit cet épisode de la sortie d’Égypte : « Au moment où Moïse entonna le cantique, les anges demandèrent à chanter eux aussi un cantique devant YHWH, mais celui-ci leur dit : les créatures de mes mains sont en train de se noyer, et vous voulez chanter un cantique d’action de grâce ? » Et dans un autre passage du même Talmud, on nous dit que YHWH a pleuré lorsque les eaux se sont refermées, en se disant : « Eux aussi, ce sont mes enfants ! ». Le
midrash pose une vraie question : nous croyons au Dieu unique et universel, alors avons-nous le droit de nous réjouir de la mort de nos ennemis, qui sont aussi ses créatures de DIEU ? C’est une manière de dire qu’au ciel, ce jour-là, il y a eu de la JOIE de voir le SALUT se mettre en marche, mais il y a aussi eu de la compassion.
D’ailleurs, à l’école de ce MiDRaSh, pendant les derniers jours de la fête de Pâque qui célèbre jusqu’à aujourd’hui la traversée de la Mer des Roseaux, les juifs ne chantent la louange des Psaumes que partiellement ; comme pour limiter leur joie en souvenir de la mort des Égyptiens. Quelque part, on a donc bien conscience qu’il y a une dette. Une dette que rappelle le sacrifice de l’Agneau pascal, qui lui aussi est la marque que ce Salut, qui tout juste qu’il soit, a été obtenu sur un fond de mort. Vous voyez ? Allégresse pleine et entière d’un côté, qui est humainement compréhensible ; mais on n’oublie pas non plus la compassion.
Bien. Reste que pour l’instant, les Fils d’Israël sont sur un petit nuage : Magnifique envolée du centre du Cantique, au v. 11 : « Qui est comme Toi, YHWH ? Qui est comme toi, magnifique en Sainteté ? » Et on se dit que puisque la nuée les guide et les protège, YHWH va maintenant pouvoir prévenir tous les désirs, remplir toutes les attentes, mettre fin à toutes les angoisses… Quoi de plus grisant en effet que ce passage de la mer des Roseaux où la plus puissante armée du monde a été mise en déroute ? On croit rêver ! D’accord. Sauf qu’il ne faut pas s’arrêter là. Et pour une part, c’est vrai que YHWH va combler les désirs des Fils d’Israël, mais ces désirs, c’est précisément le rôle du cantique de les formuler au plus juste. Et là, c’est très fort : au v. 13, on lit : « Tu guides par ta fidélité ce peuple que tu as racheté ; Tu le mènes par ta force… où ça ? Vers le domaine de Ta sainteté. » Et un peu plus loin, au v. 17 : « Tu les feras venir et tu les planteras dans la montagne de Ton héritage, au lieu dont tu as fait Ton habitation, YHWH ; un Lieu Saint, ADoNaÏ, qu’ont préparé Tes mains. » Voilà. En réalité, la vraie libération ne consiste pas seulement à réduire au silence les ennemis. La vraie liberté consiste à se mettre en état de marche, la ceinture aux reins, les sandales aux pieds et le bâton à la main, comme lorsqu’on a mangé la Pâque. Parce que le VRAI désir que formule le cantique, c’est celui de Jérusalem ! On passe à l’autre perspective de la Délivrance : non plus seulement être libéré de l’esclavage, mais à présent se mettre en marche vers Jérusalem. Pourquoi Jérusalem ? Mais, déjà historiographiquement, parce que c’est là que le peuple sait qu’il pourra être accueilli par les fameux
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ceux qui sont partis à cause de la faute, après l’hérésie de AKhéNaTôN, rappelons-nous ce que nous avons dit à ce propos ! Mais en même temps, nous savons, nous, qu’il y a beaucoup plus la simple historiographie ! Il y a TOUT CE QUE REPRÉSENTE JÉRUSALEM, et pas seulement la Jérusalem terrestre ! En réalité, le désir qu’exprime le cantique de Moïse, c’est celui de la Jérusalem Nouvelle, c’est-à-dire la Jérusalem toutes les nations seront rassemblées pour chanter le chant de la Victoire définitive : le chant de Moïse, le Serviteur de DIEU, avec le chant de l’Agneau : « Grandes, Merveilleuses sont tes œuvres, Seigneur DIEU, le Tout-Puissant ! Justes et vraies sont tes chemins, Roi des nations ! Qui ne te craindrait, Seigneur ? Qui ne rendrait gloire à Ton Nom. Car Toi seul es Saint. Et toutes les nations viendront et se prosterneront devant Toi, car tes jugements se sont dévoilés ! » C’est le cantique qui, cette fois, résonne en Ap 15,3-4. Et c’est là que, mystérieusement, Moïse jette son regard dès le chant qu’il entonne avec les Fils d’Israël pour, eux aussi, leur faire lever les yeux vers le but ultime ; le désir par excellence qui anime toute l’âme juive jusqu’à aujourd’hui : la Jérusalem Nouvelle où se rassembleront, d’abord le peuple juif, mais aussi toutes les nations. Et on comprend mieux pourquoi ce cantique commence par ces mots : AZ YaShiR MoShé, c’est-à-dire « Alors Moïse CHANTE ». C’est un inaccompli, en hébreu, c’est-à-dire qu’il faudrait traduire : « Alors Moïse chantera » ce cantique avec les Fils d’Israël. Et de fait, tous les matins que DIEU fait, on l’a dit, les juifs pieux vont reprendre ce cantique de Moïse. Parce qu’en définitive, ce chant est prophétique. Il vise le cantique de l’Agneau de l’Apocalypse, c’est-à-dire le chant la Délivrance finale apportée par l’Agneau de DIEU qui lève définitivement le péché du monde. Donc vous voyez : c’est énorme, ce qui commence ICI, en Ex 15. C’est un chemin qui s’ouvre, le chemin de la JUSTICE, le chemin du JUSTE. Et ce chemin est compris entre deux cantiques qui s’appellent l’un l’autre, d’un bout à l’autre de l’histoire sainte.
Alors pour finir, le cantique se termine par le chant des femmes : Myriam prend la relève quand l’ardeur semble retomber, au v. 21. Et les rabbins ne tarissent pas d’éloge sur le chant de Myriam, car, disent-ils, elle associe toutes les femmes à la prophétie ! C’est vrai que, depuis le récit de la naissance de Moïse, c’est la première fois qu’interviennent les femmes, et c’est pour chanter. Le mérite de Myriam, c’est d’avoir su éveiller chez les filles d’Israël un sentiment de reconnaissance et l’envie de chanter le Seigneur, de sorte qu’à travers la femme, il y a comme un équilibre nécessaire qui s’instaure : c’est toute l’humanité qui entonne ce chant : quand l’homme est comme fatigué de chanter, la femme est là pour lui dire : « Non, continuons ! » Et on retrouve la femme gardienne de la Sagesse, donnée à l’homme pour qu’il ne mette aucune frontière à l’action de grâce. Il y a là quelque chose de la Surabondance que la femme perçoit peut-être mieux que l’homme.
Maintenant, on a compris que l’histoire ne se termine pas là. Après tous ces événements, si c’était un film, on verrait apparaître le mot : FIN. D’ailleurs, tous les films sur la sortie d’Égypte s’arrêtent là, comme si c’était un conte de Grimm… Mais ce sont des films païens. Alors qu’en réalité, TOUT COMMENCE ! Maintenant, est-ce que ça signifie que le chemin sera facile pour autant ? Rien n’est moins sûr !
Mais nous verrons cela la prochaine fois.
Je vous souhaite une bonne lecture de ce cantique.
Je vous remercie.
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