17-05-2015

[Ex] 21 - La 8e et la 9e frappes

Exode 10:1-29 par : le père Alain Dumont
De plus en plus ténébreux, de plus en plus incompréhensible... Comment Pharaon peut-il être aveugle à ce point et entraîner avec lui toute l'Égypte dans la mort ? Peu à peu, le Seigneur oblige le péché à se dévoiler. La leçon vaut pour tous.
Transcription du texte de la vidéo :  
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Citation : mentionner : © Père Alain Dumont, La Bible en Tutoriel, http://www.bible-tutoriel.com/ + titre de l'article
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 Bonjour,

Nous poursuivons notre lecture du récit des frappes de l’Égypte, et nous voici rendu à présent à la 8e frappe, au ch. 10.

Cette fois, Moïse s’invite au Palais, comme à chaque deuxième frappe de chaque groupe de trois. Et là, le récit est explicite : l’appesantissement du cœur de Pharaon ne doit pas effrayer le peuple des Fils d’Israël : il devient pour eux l’occasion de voir HaShèM en action ; il devient l’occasion pour HaShèM de se manifester à travers des SIGNES en faveur de son peuple. Et c’est alors qu’au v. 2, pour la première fois, paraît un événement FONDATEUR : le commencement d’une TRADITION.  Une TRADITION, c’est-à-dire l’institution d’une transmission de la mémoire qui va constituer une sorte de chaîne reliant chaque génération les unes aux autres, jusqu’aux origines patriarcales pour constituer l’âme de ce peuple, à savoir son HISTOIRE. Une Histoire, avec un H majuscule, c’est-à-dire non pas des historiettes, mais une histoire charnelle, vécue, éprouvée, qui témoigne pour chaque génération comment DIEU agit pour libérer son peuple de tout esclavage. Une Histoire qui, précisément, est là pour apprendre, de génération en génération, à lire les SIGNES de HaShèM au cœur des ténèbres. C’est essentiel au point que la TRADITION est ce qui constitue l’âme juive jusqu’à aujourd’hui, toute empreinte d’espérance. Une espérance — qu’il ne faut pas confondre avec l’espoir : l’espoir est attentiste, là où l’espérance, elle, est active et combative. L’espérance, c’est la transmission d’une convocation à toujours choisir de vivre là où, humainement, semblent se refermer sur soi les portes du néant. Une espérance qui devrait tout autant, sinon plus, animer l’âme chrétienne. Donc, désormais, il va falloir faire attention aux SIGNES : l’avenir du peuple des Fils d’Israël, de génération en génération, en dépend.

Le récit reprend au v. 3. Le ton monte ! Moïse prononce l’ultimatum, et Pharaon est sans voix ! Remarquez que même dans le mutisme, il est question de transmission. Mais c’est ici une transmission sidérée : face à ce qui va se passer, c’est comme si l’Histoire, avec un grand [H] se refusait à l’Égypte ! Elle est désormais sans voix face à ce qui va advenir. Et ici, au v. 7, les serviteurs sont plus sages que leur maître ! C’est sur leur demande que Pharaon rappelle Moïse et AaRôN. Il semble céder, mais toujours sous condition : il refuse que les hommes partent avec leur famille, pour être sûr qu’ils soient obligés de revenir. Et là, Pharaon s’accorde une petite revanche : alors que Moïse et AaRôN s’étaient retirés d’eux-mêmes la précédente rencontre, il se paye cette fois le luxe de les expulser.

Cette fois, au v. 13, c’est bien Moïse qui va étendre son bâton, le fameux bâton créé, selon la tradition, dans une branche de l’Arbre du jardin des Origines. Et voilà que monte le nuage de sauterelles dévastatrices… On se demande d’ailleurs ce qu’elles vont encore pouvoir dévaster, vu qu’il ne reste plus grand-chose… Eh bien : même ce « pas grand-chose » va disparaître. On songe ici à cette phrase de Jésus concernant celui qui ne fait pas fructifier ses talents : « On lui enlèvera même ce qu’il a ! »

Le nuage monte — la grêle venait du ciel, mais cette fois, ça monte de la terre — par un vent qui souffle de l’Orient. Et tout est désormais nettoyé, réduit à l’état de squelette comme seules des sauterelles savent le faire quand elles ont décidé de nettoyer le paysage… Tout est sucé, jusqu’à la moelle… Alors Pharaon cède. On est au v. 16. Il n’est plus rien aux yeux de toute l’Égypte. Il reconnaît son péché devant HaShèM et il supplie que cesse le fléau, qui est déporté vers la Mer. Mais à nouveau il s’obstine ! Dans le fond, qu’est-ce qui pourrait arriver de pire ! Qu’est-ce que les Égyptiens pourraient encore subir ? L’aveuglement est épouvantable. Mais en même temps, on a là un formidable exemple de ce à quoi peut mener le libre arbitre quand il s’enfonce dans le déni. La folie de la raison raisonnante qui refuse de s’affronter au réel, qui s’endurcit dans son idéologie jusqu’à en devenir meurtrière. Pire : jusqu’à légitimer, voire légaliser, ses actes meurtriers !

Et nous en arrivons à la 9e frappe.

– Neuvième frappe : 10,21-29.

Sans ultimatum, DIEU intime l’ordre à Moïse d’étendre la main — le bâton ne semble plus de mise — vers le ciel. Et voici les ténèbres. Vous voyez : les trois dernières frappes sont une progression implacable de ténèbres : les nuages sombres de la grêle dans le ciel ; le nuage encore plus sombre des sauterelles qui monte de la terre ; et à présent, le noir total, qui est la frappe la plus terrible parce qu’elle touche cette fois au dieu des dieux de l’Égypte : AMÔN-RÊ, le dieu soleil.

Une ténèbre de trois jours — là, ça doit résonner aux oreilles chrétiennes —, au sein desquelles le soleil ne se lève plus, n’atteint plus son zénith et ne se couche plus ; comme s’il était confiné au séjour des morts. L’Égypte, ici, est atteinte en plein cœur ! L’harmonie du monde est brisée ; la création se rend au néant d’où elle a émergé : souvenez-vous du NOUN, le Tohu-Bohu de la mythologie égyptienne d’où émergeait le soleil créateur. Pour les Égyptiens, c’est la panique : ce qu’ils craignent le plus au monde n’est pas que le ciel leur tombe sur la tête, mais que le Soleil ne se lève plus ; qu’il ait perdu son combat contre APOPHIS, le serpent du séjour des morts qui attente chaque nuit à la VIE de RÊ afin de ramener la création au chaos.

Or ce qui constitue la plus terrifiante ténèbre d’anéantissement pour les Égyptiens, devient pour les Fils d’Israël le lieu même où jaillit la lumière créatrice de DIEU qui éclaire la terre de Goshen. Mais pas n’importe quelle lumière ! Non pas la lumière des astres, puisqu’ils sont cachés, jusqu’au soleil. Il s’agit de cette lumière du premier jour de la Création, qui n’avait pas besoin de luminaires puisque ceux-ci sont créés le 4e jour. Il s’agit d’une lumière intérieure, la lumière même de la VIE, celle qui anime les êtres vivants.

Dès lors, quand on nous dit que dans les ténèbres, les Égyptiens ne se voient plus ; pire : qu’ils ne se lèvent plus, cela signifie qu’ils sont morts ! Sous entendu, les Fils d’Israël, eux, ne sont pas atteints par ces ténèbres puisque brille au milieu d’eux la Lumière des origines, la Lumière de DIEU, la Lumière de la VIE. Dans cette Lumière, ils se voient, ils sont debout, c’est-à-dire vivants. Mieux que ça : ils sont la nouvelle CRÉATION de HaShèM, issue du Tohu Bohu égyptien ! Isaïe sera très clair à ce sujet : « Voici ce que dit le Seigneur qui t’a créé, Israël ! » (Is 43,1)

Là, vous avez un principe essentiel de théologie Biblique : là où demeurent les ténèbres, DIEU fait jaillir la lumière créatrice. Cest un principe qui sera repris dans la tradition chrétienne à travers, par exemple, l’écriture des icônes qui part toujours d’un fond noir peu à peu recouvert par la lumière qui donne à voir le mystère de DIEU. Néanmoins, il y a plus dans notre récit qu’une Création : il y a une DÉLIVRANCE, un SALUT qui se met en place. Si vous voulez, ce qui change par rapport à la Création pure, c’est que les ténèbres ne sont plus seulement synonymes de néant mais d’anéantissement, de retour au chaos. Et donc le peuple des Fils d’Israël est créé précisément pour impulser ce mouvement de vie, de non-retour des ténèbres ! Un mouvement de vie qui s’étendra à toutes les Nations, mais qui s’ouvre en premier lieu au cœur de la Torah de DIEU pour désigner le chemin de la RÉDEMPTION.

Attardons-nous un peu sur ce mot. RÉDEMPTION est un mot qui vient du latin REDEMERE, de la racine EMERE qui veut dire ACHETER. EMERE, c’est ce qui a donné EMPLÈTES en Français. Donc, REDEMERE signifie RACHETER. DIEU a fait une création, mais voilà que celle-ci semble vouloir s’affranchir de son Créateur, et menace de retourner au néant. C’est ce qu’on appelle le péché. C’est l’histoire du Fils Prodigue qui dit à son père : « Donne-moi l’héritage qui me revient », et qui s’en va pour tout dépenser. Alors si DIEU n’est qu’une divinité comme on les envisage quand on est idolâtre ou Franc-Maçon, il n’a que faire d’un anéantissement de la Création qui ne Le touche pas. Ce qu’on appellerait l’impassibilité de DIEU, comme on dit en théodicée. Eh bien, quand on scrute la Torah, on fait exploser ce schéma trop humain ! Non, DIEU n’abandonne pas la Création à elle-même, parce qu’elle ne sait pas, par elle-même, entretenir la Vie. DIEU se révèle comme un Père vis-à-vis de son fils : devenu esclave, il va le Racheter, Il va se faire son GO’El, rappelez-vous, le RACHETEUR, le RÉDEMPTEUR. Saint Paul le dira dans l’épître aux Éphésiens : « Vous qui étiez loin, vous avez été fait proches de DIEU par le sang de son Fils qu’il a envoyé comme le prix à payer pour RACHETER ses enfants ! » Pourquoi ? Parce que le Père veut amener à la VIE éternelle cette création ; il veut pour cela HABITER sa Création, raison pour laquelle il organise, pourrait-on dire, les Noces entre la Création et son Fils. HaSheM, c’est le DIEU qui veut faire sa demeure parmi nous. C’est le fameux EMMANUEL, IMaNou-EL, DIEU-AVEC-NOUS, d’Isaïe. Il est le Nom qui est au-dessus de tout nom, et que les hommes sont appelés à SANCTIFIER : « Notre Père qui es aux cieux, que ton Nom soit Sanctifié, que ton Règne vienne et que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ! » : tout est là ! Or c’est précisément ce que Pharaon refuse : que DIEU instaure un contre-dynamisme de VIE, et qu’il passe pour ça par le peuple qu’il se crée, un peuple Élu pour être porteur de la Torah et être donné en modèle d’obéissance à DIEU pour toutes les nations.

Ce choix de la VIE, c’est ce qu’on appelle la FOI, qui se vit comme une épreuve, une NUIT, dira Saint Jean de la Croix : là où menace la mort, comme un aiguillon dira saint Paul, il faut choisir la VIE, ce qu’on nous redira à la fin de la Torah, en Dt 30. Voilà : la Torah, c’est ça. Une Thora de VIE où l’on nous apprend comment DIEU s’allie avec l’homme qui le reçoit comme HaShèM, pour inverser le processus de mort et donner à tout homme d’éprouver la vraie LIBERTÉ, qui consiste toujours à choisir la VIE, et une VIE victorieuse de la mort. Ça va très loin !

Donc, les ténèbres tombent sur l’Égypte, opaques, épaisses… il faudrait traduire : « Palpables ». En hébreu : VeYaMèSh H°oShèSh. Si encore une fois vous écrivez MèSh, les ténèbres, à l’envers, ça donne ShèM, le Nom. Ce qui signifie que les ténèbres, c’est ce qui veut nier le nom ; c’est ce qui détruit le processus de nomination, le processus de différenciation ; les ténèbres effacent les noms, elles indifférencient l’homme privé de lumière. C’est aussi ce qu’on peut comprendre quand la Thora nous dit qu’aucun Égyptien ne voyait plus son frère. L’Égypte est impactée jusque dans son tissu social : les noms sont comme effacés, et les Égyptiens sont devenus comme une masse informe d’individus sans nom. Comme dans le Meilleur des Mondes de Huxley où les individus sont de purs numéros. Comme dans le monde de la Financiarisation où le système EMPLOIE les hommes à son profit, au lieu de leur fournir un travail où ils pourraient s’accomplir en honorant leur nom. Seulement voilà : le système nourrit les hommes, il leur fait miroiter un bien-être ; il les entretient dans l’illusion qu’ils peuvent devenir rentiers, ne plus avoir de soucis d’argent, voire même s’enrichir s’ils confient leurs économies au système… Alors les hommes deviennent des esclaves consentants, fusse pour cela être réduits à de simple code-barres, des numéros administratifs. C’est toute la difficulté de la Délivrance ! Il va falloir quitter le bien-être de MiTzRaïM, le bien être qui nous enferme dans les limites d’un système qui s’autogère, pour partir au désert ! C’est très DUR ! On est au comble ici de la perversité du système, si tant est que le rêve du pervers, c’est précisément que sa victime soit consentante, à la fois librement livrée et heureuse de n’être qu’une esclave dans les mains de son maître. Et c’est la raison pour laquelle HaShèM, comme un père qui s’acharne à sauver ses enfants, frappe sans pitié ce système qui a si bien structuré son péché.

Alors face à un tel désastre, Pharaon semble céder, au v. 24. Mais toujours en amendant son accord, de sorte qu’il tente encore et toujours de garder la main : les Fils d’Israël pourront aller sacrifier, mais ils devront cette fois laisser leur bétail. Oui, mais alors comment faire les sacrifices ? Cette fois, c’est CULTE CONTRE CULTE ! C’est le culte d’AMÔN-RÊ contre celui de HaShèM ! Pour un Égyptien de cette époque, le culte, rappelez-vous, c’est ce qui maintient l’harmonie de l’univers. Or un culte hors d’Égypte ferait directement concurrence à la prédominance égyptienne sur ce plan. Ce serait la signature de la caducité du culte de AMÔN et toute la théogonie qui lui est associée ! D’un certain point de vue, Pharaon n’a pas complètement tort : il analyse bien la situation !

Donc Moïse, bien évidemment, refuse l’amendement, et il est chassé de Pharaon qui est pris d’une fureur assassine : « Si tu parais devant moi tu mourras ! ». C’est au v. 28. Eh oui : décidément, Pharaon ne sait parler que ce langage-là, qui est le langage de toutes les idéologies face à ceux qui menacent leur pouvoir. Il ne sait que choisir la mort. Alors cette mort, eh bien : il va devoir la subir parce qu’elle va se retourner contre lui ! Et HaShèM, Lui, ne pourra que sauver son peuple de cette mort annoncée, convoquée par Pharaon lui-même. Vous voyez : ce n’est pas un simple combat des ténèbres contre la lumière. Pharaon ne va pas combattre HaShèM, il n’est pas à sa hauteur : il va simplement récupérer les arrhes de ce qu’il a lui-même semé, malgré les avertissements frappeurs du SEIGNEUR. Et là, Moïse ne peut plus rien pour le détourner de sa propre folie. Ce n’est pas Pharaon qui le chasse, c’est la situation qui commande que Moïse, désormais, travaille à sauver le Peuple des Fils d’Israël d’une mort qui va déferler sur tout le pays et atteindre l’Égypte en sa matrice même : tous ses premiers-nés lui seront retirés.

Ce sera la 10e frappe, la plus terrible, celle par laquelle tout sera signé. Est-il possible d’aller encore plus profond que tout ce qui s’est déjà passé, et qui n’étaient, dans le fond, que des avertissements essayant de prévenir le pire ? Malheureusement oui. Et là on est mal à l’aise… Et c’est normal : le récit nous travaille ! Vous voyez : on n’est pas là simplement pour disserter sur des valeurs philosophiques ou sur des vues idéologiques. On est là dans le concret le plus charnel de l’existence. Laissez le trouble vous habiter ! C’est celui de Moïse, et c’est celui de HaShèM ! Pourtant, c’est au cœur de ce dilemme abyssal que jaillira précisément la VIE qui aura le dernier mot.

Nous verrons cela la prochaine fois.

Je vous remercie.

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